Hamé : « Le rap engagé a foutu le camp »

Politique, racisme, éducation… Hamé, l’un des leaders du groupe de rap La Rumeur, s’angoisse de voir la France plonger dans une “guerre civile de basse intensité”.

Hamé © Félix Cornu

Tout brûle déjà, le quatrième album de La Rumeur, sort le 23 avril, durant l’entre-deux tours de la présidentielle. Est-ce un message ?

C’est un hasard du calendrier. Il est arrivé à plusieurs reprises que nous sortions un album dans un contexte électoral. Mais il ne s’agit pas d’une stratégie. Nous avions prévu de sortir l’album en février, mais nous avons pris du retard. Tout ce qui nous importe, c’est de jouer les morceaux sur scène. Tout brûle déjà signifie qu’il n’y a plus besoin de nous, tout est déjà en train de cramer. Tout ce à quoi
on s’attachait, en termes d’acquis sociaux par exemple, est largement en décomposition. Je ne sais pas s’il s’agit forcément de transmettre un message, mais nous restons critiques. La Rumeur est un groupe de rap engagé et politique. Ce genre n’est-il pas en perte de vitesse depuis la fin des années 90 ? En effet, ce n’est plus un genre qui a les moyens de rivaliser ou d’avoir la même visibilité que les genres dominants, comme le rap “facile”, et je dirais même formaté. Ce n’est pas tant du rap commercial, mais plutôt non-engagé, qui n’a pas de velléités d’enracinement dans la réalité sociale de façon directe. Je ne sais même plus comment définir le format du rap dominant. C’est le creux, le vide. Il y a longtemps que ça a foutu le camp. J’ai dans l’idée d’éditer un texte qui s’intitulerait Petite histoire politique du rap français ou Petite histoire conflictuelle du rap français, et non pas Petite histoire du rap politique. Le rap politique a été une simple expérience. Je me demande plutôt comment nous sommes passés d’un mouvement contre-culturel à une soupe insipide homogène, dénuée de singularité et de subversion. Je parle du rap français mainstream. Et même si l’altération commerciale et l’effondrement de  l’industrie du disque a touché tous les genres musicaux, aujourd’hui, il ne reste pas grand-chose dans le rap.

Et où en est La Rumeur après quinze ans de carrière ?

La Rumeur est un atelier d’artisans. Nous avons une unité de production très légère. Nous ne sommes pas super nombreux, donc chacun touche à tout. Nous nous sommes bâti une niche économique en créant notre propre label, La Rumeur Records, et en coproduisant nos concerts. Nous avons une relation solide avec notre public, qui a reconnu la valeur de notre démarche, et qui nous permet aujourd’hui de continuer à faire des disques, fortifier notre label, diversifier les approches et mettre un pied dans l’image. Notre mode de fonctionnement économique est viable depuis plus de sept ans. Nous vivons de notre métier et pouvons acheter le temps de notre liberté, du recul et du regard sur la création. Nous ne nous retrouvons pas le dimanche dans le garage de l’un et l’autre après avoir fait une semaine de quarante heures. En devenant indépendants, nous avons choisi un chemin très épineux, peu emprunté,
mais nous avons tenu notre ligne. Et au bout de quinze ans, nous n’avons jamais été aussi investis. Nous nous sommes servi de nos déboires pour apparaître là où on ne nous attendait pas.

En 2002, tu publies dans La Rumeur Magazine un article intitulé Insécurité sous la plume d’un barbare, dans lequel tu dénonces les abus policiers. Suit une plainte du ministère de l’Intérieur pour “délit de diffamation publique” envers la police nationale. Après une procédure interminable, tu es relaxé pour la quatrième et dernière fois en 2010. Quel impact ce procès a-t-il eu sur le groupe ?

Paradoxalement, c’est grâce à ce procès, qui a duré huit ans, que les médias se sont intéressé à nous. Nous en avons pris acte et nous nous en sommes servis. Il était hors de question que ce procès soit un frein. Nous avons choisi d’en faire un tremplin en le médiatisant. C’était pour nous une façon de faire mentir la censure. Lors des émeutes d’octobre et novembre 2005, tout le monde s’est tourné vers nous : les médias, la communauté hip hop et alternative. Ce qu’on charriait musicalement et sur le plan des textes a soudainement pris du sens. Nicolas Sarkozy et les violences policières faisaient débat. Et c’est précisément sur ces thèmes-là, leur permanence depuis des décennies, que l’on m’avait attaqué. Et ce n’est pas la seule épreuve à laquelle nous avons dû faire face. Entre les censures, le boycott et la pression de Skyrock qui a essayé de nous isoler… Malgré tout ça, nous avons développé notre univers. Nous n’étions plus des marginaux qui emmerdent les flics, l’industrie et les radios. Tout ce temps, nous travaillions sur la longueur, nous écumions les réseaux des salles rock et alternatives. Nous sommes vraiment allés chercher notre public à la force des micros et des scènes.

Qu’est-ce qui te vient à l’esprit quand tu repenses à ces années de procès ?

A tout point de vue, je n’ai pas aimé la première décennie des années 2000. Je la vois comme une grande période d’adversité, une décennie de plomb. Nous avons assisté au début d’un renversement politique et social généralisé. Ce sont les années au cours desquelles on a commencé, par touches successives, à criminaliser l’Islam, les jeunes des  quartiers et à en faire des loups. C’est la gauche qui a donné le “la” avec le colloque de Villepinte d’octobre 1997 (colloque sur le thème de la sécurité organisé par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, ndlr). L’hystérie sécuritaire commençait. La gauche a permis une décennie aussi pourrie que celle qui vient de s’écouler.

Et comment envisages-tu la décennie en cours ?

Pour l’instant, nous vivons dans une sorte de paix civile relative, nous sommes dans une période de guerre de basse intensité. Mais le jour où la France perdra son pré-carré africain, l’économie française va se retrouver au niveau de celle d’un pays comme le Portugal, la Grèce ou l’Estonie. Ça va aller très vite et dans cette situation, il faudra un coupable vers lequel diriger les frustrations et les colères générales. Et il est tout trouvé en la personne des musulmans pauvres de France. Je ne pense pas que l’intégration des enfants d’immigrés ou que le taux important de mariages mixtes nous préserve d’une période de punition collective. C’est quelque chose qui m’angoisse.

Tu sembles très pessimiste, pourtant tu continues à t’engager…

Je ne fais pas de la musique en espérant pouvoir changer les choses. Je continue à être investi artistiquement parce que l’une des seules choses pour laquelle nous pouvons continuer de nous battre, c’est notre marge de liberté de création. Aujourd’hui,  les leviers d’actions traditionnels et les conflits sociaux se sont dématérialisés. Les antagonismes de classes se sont exacerbés et radicalisés. Même si on met Sarkozy dehors, on aura juste dégagé un fondé de pouvoir pour en mettre un autre, qui a l’air plus sympathique, mais qui n’est pas réellement décisionnaire. C’est désorientant. Je ne crois pas qu’il y aura une rupture en 2012. Je constate la perte de souveraineté en France. Toutes les décisions sont prises à Bruxelles ou Washington. En attendant, les gens se rendent compte de pertes sèches dans leur porte-monnaie et voient leur niveau de vie s’affaisser complètement.

C’est ce que tu scandes dans ce nouvel album ?

Dans cet album, il y a beaucoup de choses. Il comprend un titre qui s’intitule « Tous ces mômes vont grandi »r. Ce qui m’inquiète, c’est l’éducation. Quel monde va-t-on laisser à nos enfants et quels enfants va-t-on laisser au monde? Nous avons vieilli et la plupart d’entre nous sont pères de famille. Je crois aux cycles historiques et aux accidents, tout ça n’est pas linéaire. Le XIXe siècle a eu son lot de catastrophes sociales, de massacres et de guerres généralisées. Le XXe siècle, n’en parlons pas. Je ne vois pas pourquoi le XXIe siècle échapperait à ça. Il y a un semblant de paix en Europe parce que tout le monde possède la bombe atomique. Ce n’est pas le rapprochement entre les peuples qui garantit le statu quo. Nous essayons de traiter toutes ces inquiétudes avec humanité. Prendre du plaisir à faire de la musique et être sur scène est une façon de garder des illusions. Nous ne faisons pas du rap de pleurnichard. Si nous continuons à prendre la peine de faire des disques, c’est parce que nous y tenons. Il y a une France que nous aimons, que nous avons envie de représenter et de mettre en avant.

A quoi ressemble la France que vous aimez ?

C’est la France dont nous sommes pétris. C’est celle qui, étrangement, est la plus invisible. La France du peuple, des quartiers populaires, à laquelle nous appartenons. Je suis convaincu que la plupart des haines, des crispations identitaires sont l’apanage des élites. Cette espèce de racisme spontané, de masse et généralisé est entretenue d’en haut, puis se diffuse jusqu’aux plus basses couches de la société. Et puis quand on vise, de façon aussi systématique, certaines franges de la population, c’est qu’elles ont un rôle à jouer. Les politiques cherchent à diviser sur des bases sociales, raciales et ethniques ceux qui devraient être  unis parce qu’ils subissent les mêmes politiques et qu’ils ont le poids de la même pyramide sur le dos. Les gens ne sont pas idiots par nature mais ils s’habituent à ce qu’on leur donne. On nous habitue à nourrir des réflexes de rejet. Rien ne change mais nous sommes obligés de nous défendre.

La campagne présidentielle a-t-elle apporté des réponses ?

C’est juste un spectacle politique. Je la vois comme un vaste marché avec des secteurs, des courants et des tendances qui correspondent à une offre. Le reste, c’est du verbiage et je trouve cela consternant. Nous sommes dans une période de grosse logorrhée politicienne parce qu’il faut convaincre des gens de voter pour soi. C’est une façon d’organiser le consentement des gens qui vont, de toute façon, dans les cinq ans à venir, perdre 30 % de leur pouvoir d’achat.

Pour qui votes-tu?

Je ne vote plus depuis 1995. Je garde en tête le génocide rwandais, les années Mitterrand, la Françafrique, le néocolonialisme et les foires électorales. Considérer l’histoire contemporaine française de ces trente dernières années, constater ce qui est entretenu, ce que l’État français organise dans son pré-carré africain est l’une des préoccupations qui me semble prioritaire. Je ne pensais pas que la Ve République allait résister au fait d’avoir trempé dans un génocide. De toute façon, François Hollande va devenir président, mais ça ne sera pas gage de changement.

Propos recueillis par Katia Touré.


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