Keira Maameri : « Je travaille au corps ceux que je filme »

Capture d’écran : Le rappeur new-yorkais Hasan Salaam, l’un des intervenants du documentaire « Don’t Panik ».

Se pencher sur “ceux qui ont des idées mais à qui on ne donne pas la parole”. C’est le propos de Keira Maameri, documentariste d’une trentaine d’années, férue de rap français, qui, en 2010, a signé “Don’t Panik”, son troisième documentaire. Après avoir évoqué la question des disparus dans les textes de rap (“A nos absents”, 2001), puis s’être intéréssée à la place des femmes dans le milieu hip-hop (“On s’accroche à nos rêves”, 2006), elle a choisi de donner la parole à des rappeurs de confession musulmane : Médine, le Français, Doug E Tee, le Sénégalais, Youss, l’Algérien, ou encore Hasan Salaam, l’Américain. Ces derniers se confient, en toute intimité, sur la synergie entre leur musique et leur foi.

Quelle démarche y-a-t-il derrière la réalisation de vos documentaires? – Je dirais que je fais ce que je peux, avec ce que j’ai, sur ce que je connais, parce que je suis, entre autre, de culture hip-hop. Je privilégie le mode “freestyle” (rires). Toutefois, quand je vais voir mes interlocuteurs, je n’y vais pas avec la caméra au poing. Il s’agit pour moi de ne pas les effrayer, d’apprendre à les connaître. Quand je décide de me pencher sur les rappeurs musulmans, il n’y a aucun calcul. C’est un processus naturel. Je ne suis pas là pour faire passer un quelconque message. Et je m’érige encore moins en porte-drapeau de la culture hip-hop en France. D’ailleurs, ce n’était pas mon intention première de faire des films sur cette culture.

S’il y a vraiment une matrice ou un fil rouge à travers mes trois documentaires, je ne verrai pas tant le hip-hop, mais plutôt comment une minorité arrive à se faire une place au sein d’une majorité. Comment on arrive à exister au sein d’une machine dans laquelle les pièces ne se ressemblent pas. Me cantonner au hip-hop serait réducteur, même si c’est une culture pour laquelle je ne ressens aucune honte. Quand j’ai terminé “Don’t panik”, une amie communicante a rédigé un résumé entre mon travail et ma bio. C’est là que j’ai réalisé que j’avais, à mon actif, trois films sur le hip-hop. C’est grave de le dire, mais en toute honnêteté, je ne m’en étais pas rendue compte.

Vos films ont une dimension très intimiste, comment l’expliquez-vous? – Je travaille au corps ceux que je filme, peut être. En douceur, toutefois (rires). Je le dis souvent en riant mais je pense que c’est parce que je suis humaine et que je leur donne de l’importance. Il y a un travail en amont : passer du temps avec eux, rester à l’écoute et surtout ne pas y aller avec mes aprioris. C’est comme rencontrer des personnes pour la première fois avec qui, au fil de la discussion, l’échange et la confiance s’installent. Ce n’est pas inédit. Et puis il n’y a pas qu’une seule façon de faire du documentaire. Chacun y va avec sa méthode. Moi, je suis dans l’affect.

Votre regard sur le hip-hop a-t-il évolué après la réalisation de vos films ? – Ce n’est pas tant sur le hip-hop que mon regard a évolué. J’ai plus été touchée par la multitude de positionnements auxquels j’ai été confrontée par rapport à un fait, une recherche, des choses qui concernent chacun. J’ai aimé me frotter à différentes individualités, différents ressentis, différents vécus.

“A nos absents” m’a vraiment permise d’en savoir plus sur le processus de deuil. Le seul psy que ces rappeurs ont trouvé pour faire face au décès de leurs proches a été de coucher leur douleur sur bandes sonores. Avec “On s’accroche à nos rêves”, je me suis rendue compte qu’il n’était pas plus dur d’être une femme dans le milieu du hip-hop que dans une autre catégorie socio-professionnelle. Au final, les femmes du milieu hip-hop s’en sortent même mieux que celles qui évoluent dans l’Armée, au Sénat ou à l’Assemblée Nationale. Cela m’a confortée et réconfortée.

La problématique autour de “Don’t Panik ”, est : “Peut-on faire de la musique quand on est musulman?”. Une question qui peut paraître anodine mais que beaucoup de musulmans se posent. Ces rappeurs, ont un réel souci de bien faire, conformément à la pratique de leur foi. Ce n’est pas tendance dans nos sociétés occidentales d’avoir une foi, d’être pratiquant. Être athée, ouvert à tout, est plus à la mode. Et puis il y a ce regard visà-vis de l’Islam, une religion qui fermerait à tout. Ce qui ressort de ce film est ce qu’être rappeur aujourd’hui, ce qu’est être musulman aujourd’hui dans des différents pays. J’ai eu le sentiment de donner la parole à des gens qui font la société telle qu’elle est. Nous sommes pluriculturels, multicolores, de différentes confessions ou pas.

Quelle place tient la culture hip-hop dans la société française selon vous? – Les mass medias véhiculent une image biaisée du hip-hop dans la mesure où ils établissent systématiquement un pont entre cette culture et des cas sociaux : les Noirs, les Arabes, les quartiers de banlieues,… Le hip-hop n’est pas un objet purement sociologique. C’est une culture de partage, une nation et surtout, un état d’esprit.

Propos recueillis par Katia Touré

Article publié sur TeleObs.com le 8 juin 2012. 


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