« Le free jazz est drôle »

« Open the door, dear ».  A la manière des balades en jazz d’Alain Gerber, pousser la porte du Babilo, c’est entendre Betty Carter vous seriner à l’oreille que l’hésitation n’est pas de mise. Dans le sous-sol de ce bar jazz, minimaliste, niché sur les hauteurs du 18ème arrondissement de Paris, les partitions volent sous les yeux clos des mélomanes. Nous sommes mercredi. Enième journée maussade d’un mois de juin boudé par le sourire du printemps. Un quintet s’est invité : « Black Wall Street … »  Tony Tixier, auteur de cet hypnotique « Dream Pursuit », est au piano. Logan Richardson, maître de cérémonie, va et vient, saxo alto autour du cou. Son jeu est toujours aussi enivrant. A force de le voir à l’oeuvre, je finis par croire que les meilleurs musiciens ne sourient jamais d’ailleurs. Manu Codjia, noyé dans un nuage d’humilité, caresse sa guitare avec une passion mesurée. Les trois instrumentistes sont accompagnés par Florent Nisse à la contrebasse et Gautier Garrigue à la batterie. Le public, assommé par la langueur du lieu et l’éclat des compositions, ne souffle mot. L’une d’entre elles s’intitule « Slow ». Là, le profane fait place au sacral. Les doigts s’attachent à façonner les mélodies improvisées avec délicatesse. Les plus frigides frémissent. C’est une session jazzistique aux teintes bigarrées qui se heurte au caractère quasi monochrome du lieu : du jaune, du marron ou alors de l’orange ? Je ne sais plus…

Soudain s’invitent une clarinette et un saxo ténor. Quelque chose de free. Les yeux du saxophoniste sortent des orbites. Les veines gonflent sur les tempes. Les cœurs tambourinent sauvagement. Le désordre reprend ses droits. On casse les codes. Un tohu-bohu plein de virtuosité. Ils rient, eux, les musiciens. Je me remémore alors Philippe Carles et Jean-Louis Comolli : « Le free jazz est drôle ». Je n’arrive pourtant pas à rire. J’ai la mâchoire paralysée. C’est que la gifle est d’une violence inattendue. Des frissons d’une nature indéterminée parcourent tout mon être. Est-ce du plaisir, du trouble? La confusion est à son paroxysme. Les mélomanes, figés, attendent la rupture, la déchirure. Impossible de dire quand s’amorce le decrescendo. Impossible de dire quand les deux trublions mettent un terme à leur fantastique logorrhée. Ni même de dire quand Logan Richardson et Tony Tixier se mettent à converser, à deux. On croirait un Duke et un Coltrane dans l’intimité d’un échange voluptueux. Tiens donc! C’est bien ce que répétait Betty Carter, au moment où nous poussions la lourde porte en bois : « Can’t you see, I’ve got love. Plenty love to give to you… »

Katia Touré

Entre deux sets…. © Katia Touré

 

Le Babilo (9, rue du Baigneur – 75018 – Paris)


2 réflexions sur “« Le free jazz est drôle »

  1. Yes, Merci Beaucoup Katia, for writing a great article on the band. I love the story that you depict, and tell from the music that was presented… We hope to see you at Le Babilo(9 rue Baigneur 75018,Paris) on July 11. This is going to be a big night! Black Wallstreet with Strings, as well as a great band from Kansas City, MO(USA) opening @ 8:00pm…. Thank you so much again from Black Wallstreet…. a bientot!!

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