Jacaranda Muse : des Zimbabwéens d’ailleurs

Daniel Chifamba & Vimbai Mukarati © Katia Touré (Palabres En Jazz)
Donald  Chifamba & Vimbai Mukarati © Katia Touré (Palabres En Jazz)

C’était un samedi de décembre. Il faisait déjà atrocement froid. Je me suis retrouvée à vadrouiller dans les rues de Paris avec deux membres de Jacaranda Muse, ce groupe de jazz venu de Harare, capitale du Zimbabwe, dont les compositions humbles et sans fioritures sont d’une sensibilité captivante. Leur premier album, « September Sun », paru le 12 novembre dernier chez Heavenly Sweetness, à de quoi étonner. Écrit et composé par quatre zimbabwéens, il n’appartient à aucun code. Les rappels à leur culture musicale d’origine y sont rares. De quoi se dire que l’Afrique vit sous un nouveau jour : celui du partage, de l’ouverture et du regard vers d’autres horizons.  

Vimbai Mukarati dit « V », chanteur, joueur de saxo alto, et Donald Chifamba dit « Chif », violoncelliste, ont donc bravé le froid parisien, le temps d’une soirée, pour me raconter la formation du groupe, me confier les contours de leurs compositions, et bien entendu, parler jazz. Restés au Zimbabwe, Tinashe Mukarati, percussionniste – et frère de Vimbai -, ainsi que Filbert Marova, pianiste et joueur de ce magnifique instrument qu’est la mbira – sorte de piano à pouces dont une simple note suffit à vous plonger dans une agréable atmosphère – complètent ce quatuor qu’est Jacaranda Muse.

• « Let You Go » (« September Sun »)

 

Des musiciens complices

Nous dînons. V et Chif commandent un hamburger et une bière afin de se remettre de leur gueule de bois, résultat d’une soirée – au cours de laquelle ils se sont produit avec le grand maître percussionniste Roger Raspail et le pianiste Florian Pellissier – célébrant les cinq ans de leur label, Heavenly Sweetness. La vie d’artiste ? Non. Plutôt un petit écart. Celui de deux jeunes gens qui croquent la vie à pleine dents en surfant sur la vague de leurs inspirations, sublimés par une complicité sans faille. C’est qu’ils se connaissent depuis l’enfance. De quoi garantir des anecdotes hilarantes ponctuant des échanges plutôt spontanés.

« A l’origine, j’ai commencé à jouer de la contrebasse. Mais je me suis vite rendu compte que c’était plus facile de jouer du violoncelle.», se souvient Chif. « C’est un instrument plus petit et beaucoup plus confortable! », rigole-t-il. Vimbai a quant à lui fait ses premières gammes avec son frère, Tinashe, qui jouait de plusieurs instruments. Avant de se tourner vers le saxophone, il jouait de la clarinette.

Un quator, des individualités

Quand on évoque la formation de Jacaranda Muse, Vimbai éclate de rire : « Je n’étais même pas là quand le groupe s’est formé !». Toutefois, c’est à lui et Donald que le quatuor doit son nom. « Avec ‘Jacaranda Muse’, nous voulions mettre en avant un concept derrière l’idée même de musique, une connexion entre plusieurs individualités », décrit Donald en citant, pour exemple, la voix de Vimbai, au timbre tout particulier, qui s’est révélée au cours de leurs aventures musicales.

« En effet, tu as une voix magnifique. Quand tu chantes, elle est comme sur le point de se briser, à croire que tu vas te mettre à pleurer. C’est très beau », dis-je à Vimbai. Donald renchérit : « Malgré les apparences, V est quelqu’un de très sensible ».

« Arrêtez, vous allez me faire pleurer », plaisante Vimbai avant d’ajouter : « C’est drôle parce que quand le groupe s’est formé, je n’étais pas particulièrement chanteur. Certes, j’ai participé à quelques chorales mais je n’avais jamais pris de cours de chant. Jouer de plusieurs instruments est sans doute ce qui m’a permis de trouver ma voix ».

Vimbai n’aime pas laisser transparaître ses émotions. Pour lui, c’est une faiblesse. « Si sur scène, je me dévoile de la sorte, je ne le fais pas exprès. C’est juste une forme de catharsis. Quand j’ai compris le sens de ce mot, j’ai été ébloui. J’essaye de mettre en forme ce processus dans notre musique, d’y intégrer les émotions que l’on ne sent pas chez moi au quotidien ».

• « Still In Love » avec Florian Pelissier et Roger Raspail

 

Le jacaranda, un symbole

Vimbai explique que Donald et Tinashe ont beaucoup joué de musique classique, d’où leur individualité. « Tinashe est un peu le chef d’orchestre. Il compose beaucoup, toujours influencé par la musique classique », souligne Vimbai, visiblement fier de son frère. « Filbert est plutôt du côté de l’afro-jazz, du « township jazz », ce jazz des townships de l’Afrique du Sud dont le son est très spécifique, un peu comme la musique jive. » Et là, tous les deux se mettent à chantonner un swing en parfaite symbiose dans le restaurant. « C’est un peu la version africaine du swing », reprend Donald. « Le swing vient d’Afrique de toute façon », juge Vimbai.

Mais pourquoi « jacaranda », cet arbre à fleurs violacées que l’on trouve notamment en Afrique du Sud et au Zimbabwe ? « Harare, la capitale, est identifiée au jacaranda car il y en a partout. C’est un arbre qui fleurit à la fin de l’année, d’octobre à fin décembre environ. Le jacaranda est un symbole qui nous inspire», explique Donald.

Ils admettent eux-mêmes qu’il est difficile de leur attribuer un style de jazz spécifique. « Aucun de nous n’a ressenti le besoin de montrer qu’il était zimbabwéen en enregistrant cet album, nous voulions juste être nous mêmes», insiste Donald.

« Au départ, la musique que nous faisions était destinée à nos familles et amis. Quel raison avions-nous de prouver à travers notre musique que nous étions zimbabwéens ? Quelque part, nous voulions nous éloigner de la musique de notre pays », affirme Vimbai.

En somme, Jacaranda Muse tend à faire de la musique « universelle ». Ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu des influences qu’ils ont amassés au cours de leur vie.

Donald a vécu au Nigeria, en Afrique du Sud et en Australie. Aujourd’hui, il vit dans une petite ville du Montana aux États-Unis. « J’écoute beaucoup de musique classique, des opéras. « La bohème » et « La Traviata » sont mes préférés. J’ai aussi écouté du heavy metal à une époque. En ce qui concerne le jazz, je citerai John Coltrane et Miles Davis ». Vimbai étudie quant à lui dans une école de musique à Dublin en Irlande. Difficile pour lui de citer la multitude de musiciens de jazz qui l’inspirent : « Pour faire court, ça va de John Coltrane, Cannonball Aderley, Miles Davis à des musiciens plus contemporains comme Jammie Cullum, Norah Jones ou Richard Bona ».

Le Zimbabwe reste toutefois une source d’inspiration majeure pour eux : « Si ce n’était pas pour Harare, nous ne ferions pas cette musique».

 « Jazz is freedom of expression »

 

Cette soirée fut la mélodie d’une nocturne  enjouée. C’est le genre de palabres qui subliment une rencontre avec de parfaits inconnus.

Katia Touré 


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