Quand Grégory Privat raconte Cyparis

Front

 

Il fait 29 degrés à Karukéra. Le temps est mitigé. Cet après-midi, place à l’histoire. Narrée par des conteurs usant de différentes « voies »: le chef d’orchestre et pianiste Grégory Privat, le poète Joby Bernabé qui use d’un lyrisme catharsistique, Sonny Troupé et Arnaud Dolmen au gwo ka, le contrebassiste Jiri Slavik, Manu Codjia à la guitare, le percussionniste Adriano Tenorio DD et Gustav Karlström qui de sa voix soul à la Donny Hathaway, apporte à l’ensemble, une couleur que je juge un brin intrusive – petit bémol donc. Chacun articule pour que l’on ne manque rien de ce récit.

 

Nous voilà donc en Martinique. Au début du 20ème siècle. C’est l’histoire d’un nègre victime d’un « déluge volcanique dans une île coloniale ». Il s’agit de Cyparis dit « Ti Sanson ». Un marin-pêcheur devenu célèbre en 1902, le jour où la Montagne Pelée, volcan de la Martinique, déversa sa tonne de lave et de cendres sur Saint-Pierre et que près de 30 000 âmes (selon les chiffres officiels) perdirent la vie. On va la faire court… Ce 8 mai 1902, Cyparis était enfermé, suite à une bagarre, à la Prison Centrale de Saint-Pierre. Après avoir tenté de s’échapper, il fut jeté au cachot. Dans sa cellule de pierre (qui existe encore), il attendit la mort en vain. Malgré vapeurs brûlantes, tremblements, cris, fumée et fracas, jamais la mort ne vint. Il fut secouru trois jours plus tard. Le reste de sa vie, il devint bête de foire, il devint le survivant « macaque », au sein d’un cirque américain.

 

Ses brûlures étaient le spectacle… Il fut le survivant d’une catastrophe naturelle qui porte son lot de mysticisme. J’écris cela car à parcourir Saint-Pierre et Morne-Rouge, quand la brume et la fraîcheur font écho au silence assourdissant du Mont-Pelée, un frisson vous parcourt l’échine pour mieux vous rappeler que le volcan n’est pas un monstre endormi. Ici et maintenant, avec le vent qui court sur la Basse-Terre, à Karukera, ce vent qui ressemble à la prémisse d’une tempête tropicale, ce même frisson nous parcourt l’échine. Car nous écoutons le pianiste mettre en forme les pensées, états d’âmes et sensations de Cyparis au gré de quatorze compositions très mélodiques. Cyparis avant le déluge. Cyparis avant la mort. Et cela n’a rien de morbide. C’est beau. Beau comme Morne-Rouge et Saint-Pierre au crépuscule, au pied du Mont-Pelée, qui, plongées dans une brume ocre, nous rappelle que rien n’est endormi.

Postcard of Survivor of the Mount Pelee Eruption
Cyparis (Crédit – DR)

Grégory Privat est né et a grandi en Martinique. Il débute le piano à 6 ans, commence à jouer en groupe, écume de petites scènes et participe au Festival Biguine Jazz en tant que jeune talent (un festival dont, récemment, il a encore foulé la scène pour présenter « Tales Of Cyparis » et cela, sur les ruines de Saint-Pierre). A 20 ans, il quitte sa Martinique natale pour Paris avant des études d’ingénieur à Toulouse. Son premier album, « Ki Koté », sort en novembre 2012.

Le pianiste de 29 ans est, par ailleurs, le fils de José Privat, membre du fameux groupe martiniquais Malavoi. « Mon père est un grand fan de jazz. Je me suis donc intéressé à cette musique de façon naturelle. Au début, je n’y comprenais rien. J’appréciais sans pouvoir mettre de mots la-dessus », nous confie le compositeur. C’est d’abord le sens mélodique de l’œuvre de Michel Petrucciani qui émoustille le pianiste raison pour laquelle il s’attache à « mettre la mélodie au cœur de ses compositions ». Et puis viennent l’improvisation, l’esprit, la spiritualité et l’histoire du jazz. Dans sa musique, Grégory Privat cultive sans conteste ses racines antillaises. Toutefois, difficile de l’inscrire dans la lignée de pianistes comme le Guadeloupéen Alain Jean-Marie ou le Martiniquais Marion Canonge.

La musique de Grégory Privat 

« A Paris, j’ai rencontré des musiciens à l’occasion de jam sessions qui permettent vraiment d’échanger humainement et musicalement. J’ai d’abord fait des concerts avec cet ensemble de musiciens avant d’enregistrer, avec eux, mon premier album, ‘Ki Koté’. Cet album était un accomplissement. Et j’ai envie d’en faire beaucoup d’autres. Je veux faire en sorte que la musique que je compose soit écrite quelque part.

Mon rapport au jazz est particulier. Je parlerai plus d’un rapport à la musique en général. C’est tellement difficile de trouver un style. Il faut d’abord pouvoir trouver sa personnalité. Je n’ai pas forcément été influencé par la musique populaire des Antilles, ce n’est pas une référence, mais c’est une musique que j’aime. Je n’ai pas grandi dans le Ka (Guadeloupe) ni dans le Bèlè (Martinique). Il s’agit de nature. Sans avoir une conscience de faire, ma musique traduit ce que je suis par nature : un Antillais, un mélange de « races » et de cultures. Et il m’arrive de me demander ce que je fais comme musique. Jouer avec des musiciens qui viennent de Madagascar, de Cuba, de la Guadeloupe, du Bénin, de la Tchécoslovaquie ou du Brésil, c’est cela qui m’anime. »

« Contrairement à beaucoup de gens, je suis un geek des musiciens en pleine logorrhée musicale. »

« J’aime le jazz qui se mélange à d’autres musiques. Je n’aime pas les étiquettes. La question de savoir si telle ou telle musique est jazz ou pas n’a pas vraiment d’importance. Je dirais qu’aujourd’hui, le jazz suit le chemin qui lui est propre : un mélange culturel. »

« Tales Of Cyparis »

 

« Quand j’étais petit, cette histoire me faisait peur. L’homme qui attend la mort dans un cachot, c’est plutôt morbide. Plus tard, j’ai appréhendé cette histoire de façon spirituelle. Il y a un côté mystique indéniable. Pour exemple, il y a une théorie selon laquelle il avait fait des rêves prémonitoires et que la bagarre qui l’a conduite en prison avait pour origine son acharnement à vouloir prévenir la population.

Musicalement, c’était pour moi légitime de raconter cette histoire non seulement parce qu’elle vient de la Martinique mais aussi parce-qu’elle n’avait pas été assez exploité. Souvent on me demande ce qui m’inspire dans cette histoire. J’ai envie de répondre : qu’est-ce qui n’inspire pas ? Il y a tellement de choses autour. Notamment une certaine indignation parce que l’on a forcé les gens à rester pour voter le matin du 8 mai malgré les signes précurseurs. »

Éruption volcanique à la Martinique le 8 mai 1902 vu par George Méliès

« J’invente aussi des histoires autour de Cyparis. Il y a plusieurs contes : la romance (on peut imaginer que Cyparis était habité par un sentiment d’amour), ce côté spirituel, l’attente de la mort suivie de l’instinct de survie. C’est très symbolique. J’imagine tout ce qui se passe dans sa tête, ce qui se passe à l’extérieur du cachot. Tous ces gens qui perdent la vie. La musique permet de retracer des ressentis, des atmosphères morbides, quelque chose de très lourd. Manu Codjia créé des ambiances très cinématographiques avec son instrument. Adriano Tenorio fait des choses plus aériennes avec ses percussions. Sonny Troupé reste attaché à la terre avec son ka. La basse est le ciment de tout ça. Gustave apporte le côté romantique et le conteur, Joby Bernabé, crée un côté encore plus grave. »



-Interprétation de « Cyparis » au Baiser Salé à Paris

Pour Grégory Privat, la créolité est une culture à part entière « même si l’histoire créole est compliquée ». Pour la suite, il penche sur un album trio (piano, contrebasse, batterie).  « J’ai aussi envie de mener un projet avec des Antillais », dit-il. « Cela semble contredire mon propos initial car on croirait à une sorte de mission identitaire. Il s’agit plutôt d’une volonté de montrer qu’un Antillais a également des choses à dire. Et avec originalité », sourit-il.

Un récit musical

« Tales of Cyparis » est un récit musical dont les ressorts sont d’une douce mélancolie. Du trio au quartet, de la narration à la chanson, de la gravité à la légèreté, Gregory Privat joue avec les émotions qui traversent le prisonnier miraculé. La lutte contre la fatalité est admirablement mise en exergue notamment sur les morceaux en trio, où Grégory Privat surgit tel un défenseur de cet âme perdu au milieu du chaos. Il annonce le désastre, joue sur la mort et la vie pour mieux mettre l’accent sur la cruauté du corps brûlé soumis aux regards de la pratique ignorante. « Tales Of Cyparis » est une parabole philosophique, une leçon de vie, à la fois lourde et délicate.

 

Propos de et recueillis par Katia Touré


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