« Luminescence » : zéklè asi on ka avè on piano

« Luminescence » est un album à la fois aérien et terrien. C’est un tambour ka et un piano qui conversent au gré de jets de lumière froide. Un échange au cours duquel s’imbrique rondement la hausse de température. La température des couleurs. Cette température n’est pas caniculaire. Elle est juste chaleureuse et affable. Car cette « luminescence » sur laquelle jouent le pianiste Grégory Privat et le tambouyé (percussioniste) Sonny Troupé est le « résultat d’une entente ». Une entente entre deux musiciens dont l’affection réciproque est le socle de captivantes compositions. Certes, il est de mise de leur trouver des racines ultramarines mais, avant tout, elles sont souriantes ritournelles, reflets de la jubilation débordante d’un duo vif et chevronné.

L’incipit : « Luminescence »

Grégory Privat : « Luminescence » est un titre que l’on a trouvé ensemble pour le premier morceau. Il reflète bien le projet, la rencontre entre deux musiciens et le ressenti du public. Il donne lieu à une sorte de clarté, à une jaillissante lumière qui ouvre le champ des possibles entre nous. Comme un rituel du commencement… Dès les toutes premières notes. La luminescence évoque la surprise, le débarquement sans crier gare. Comme un éclair…

Sonny Troupé : La luminescence est le mot qui traduit notre façon de jouer et notre interaction avec le public. Ce sont nos approches, nos aspirations, la façon dont nous sommes habités qui ont créé le lexique. Ce lexique de la lumière qui reflète une partie de nous. 

Grégory Privat : La luminescence fait écho à ce phénomène qui tient le public en haleine. C’est une lumière constance comme la constance musicale, qui, arrivée à un niveau très intense, s’amenuise jusqu’à la fin du morceau.

« Pasaj »

Comment le ka arrive-t-il à s’inscrire au sein d’un thème très mélodique et gorgé de sous-entendus ?
Sonny Troupé : C’est toute la question du rôle qu’on adopte sur le moment. Au cours de l’album, nous changeons souvent de rôle. Sur « Pasaj », ce n’était pas compliqué. Je devais soutenir quelque chose qui était déjà présent. Quels rythmes adopter ? Que créer pour un accompagnement pertinent et original ? Je devais aller dans quelque chose de binaire mais de très doux à la fois. Cette recherche s’inscrit dans la composition mais aussi dans l’improvisation. 

« Zéklè » 

Plus qu’un échange naturel, construit au gré des respirations, le morceau « Zéklè » donne lieu à un jeu de questions-réponses très ordonné.

Sonny Troupé : Ce morceau est écrit de bout en bout. Il n’y a pas d’improvisation. Aussi, nous nous sommes attachés à établir une véritable narration.

Aussi, « Zéklè » se veut une sorte de rappel quant au thème de cet opus de dix morceaux. C’est que « zéklè » signfie « éclair » en français. Est-ce un retour à la fulgurance de la luminescence ?

Sonny Troupé : La notion d’éblouir est là mais l’on peut-être ébloui de différentes manières. Que ce soit par la douceur ou le choc. Le titre ‘Pasaj’ fait également référence à l’éblouissement mais je ne pense pas que la sensation soit la même qu’à l’écoute de ‘Zéklè’. 

« Je ne pense pas réécrire un folklore. Je joue comme je ressens la musique. Je suis dans une sorte de quête. » Grégory Privat

« Kong »

Grégory Privat : La composition de ce morceau tient à la célébration de la tribu qui livre la jeune femme au gorille géant dans le film « King-Kong (Rires).

Une anecdote me vient quant à l’idée qu’il n’est pas nécessaire d’aller chercher trop loin quant au titre d’un morceau. Une anecdote qui ne manque pas de plaire au pianiste, grand admirateur de Michel Petrucciani. C’est à propos du morceau « Jean-Philippe Herbien » sur le disque « Conférence de Presse » avec Eddy Louiss à l’orgue (1994). Répétez le titre plusieurs fois, vous comprendrez…

Quand Gregory Privat écoute Petrucciani, Sonny Troupé, lui, écoute Franck Zappa ou de la musique metal.

Sonny Troupé : On s’amuse beaucoup sur scène et dans la vie, on rigole bien aussi. Le rythme et la mélodie nous rapprochent comme le fait d’avoir écouté les mêmes choses et de ne pas avoir écouté les mêmes choses. 

« Zendyen » : la mazurka des Indiens du continent Amérique

Sonny Troupé : Nous avons trouvé le thème principal au cours d’une balance comme la plupart du temps. Ce morceau s’ouvre sur une rythmique qui nous emmène chez les Indiens d’Amérique. Après l’escale, vol aller pour la Martinique  au gré d’une mazurka avec d’innombrables retours dans le canyon d’Indiens Navajos…

« La composition n’est pas un travail à la chaîne… » Grégory Privat

 

troupe_privat

 

Jazz-ka sur le vif ?

Dans leurs derniers albums solos respectifs, « Voyages et rêves » pour Sonny Troupé et « Tales Of Cyparis » pour Grégory Privat (et auxquels ils participent respectivement), les deux musiciens racontaient chacun une histoire. Des opus qui combinaient plusieurs arts à la fois, outre la musique (peinture, conte, littérature, etc.). « Luminescence » semble répondre à cette même démarche mais d’une façon foncièrement différente dans la mesure où il est exempt de concept.

Sonny Troupé : ‘Luminescence’ raconte une histoire humaine, c’est le nouveau tome du récit de notre complicité musicale. Nous avons profité de la possibilité de créer à partir de ce que l’on a trouvé et creusé. Sans compter que pour nos traditions respectives, c’est quelque chose de plutôt bienvenue. C’est une façon de promouvoir notre culture.

Tradition musicale martiniquaise ou guadeloupéenne ?

Sonny Troupé est d’origine guadeloupéenne quand Grégory Privat est originaire de la Martinique.
Sonny Troupé : Les rythmes diffèrent mais toutes les îles de la Caraïbe reposent sur un socle commun musicalement parlant. Disons que le temps a fait que chacune de ces îles a de quoi cultiver ses spécificités .
Grégory Privat : La façon de jouer des tambours est différente.

Le ka en solo, une déformation ?

Sonny Troupé : Dans un contexte traditionnel, je peux parler de déformation car il y a des règles. Or de ce contexte, chacun est libre de faire ce qu’il veut avec ce qu’il a. Aussi, le ka devient un instrument comme un autre. Quand tu vois une batterie, tu ne vas pas te dire que c’est un zouk, un compas ou du jazz. Tu parles tout simplement d’une batterie. Quand tu vois un tambour ka, tu n’es pas sensé parler forcément de ‘gwo ka’.

Grégory Privat : Avec le piano, je n’ai pas le problème d’association que peut connaître Sonny. Bien au contraire, je profite de l’aspect universel de cet instrument. Et me retrouver à jouer avec un seul joueur de ka implique quelque chose de très intimiste. 

Sonny Troupé : Disons que c’est une question qui ne se pose pas. J’utilise ce son là et Greg interagit avec le son que je lui propose. C’est une conversation entre des sons et non entre deux instruments.

« Le metal est une musique très intello et très mathématique ! » Sonny Troupé

Composition 

Si Grégory Privat intervient plus au niveau de la mélodie et de l’harmonie, Sonny Troupé n’en est pas exclu pour autant. Et inversement. Aussi, aucun rôle n’est vraiment attribué. Les répliques se dessinent au plaisir. La scène est mise selon le bon vouloir de deux voix visiblement faites pour s’accorder.

Grégory Privat : Sonny peut avoir un jeu très harmonique avec le ka. Et on retrouve cela sur mon premier album, « Ki Koté » avec le morceau « An Piano épi An Ka » auquel Sonny participe.

 

 

« Est-ce qu’on fait du jazz ? Est-ce une question véritable ? Ce que nous faisons c’est cultiver la liberté, l’improvisation, la possibilité de sortir de la norme. De la musique… Le jazz n’est qu’un passeport. » Grégory Privat

Le projet « Luminescence » a pris naissance en 2009. Ainsi, de Sainte-Anne (Guadeloupe) à Meudon, il n’a eu de cesse de voyager avant d’éclore, au cours de l’été 2014, avec sagesse et subtilité. Grégory Privat et Sonny Troupé ne sont pas seulement Antillais. Ils ne sont pas seulement Caribéens. Ils sont deux musiciens qui jouent sur les ambiances, les frictions et les caresses entre jazz et gwo-ka. Ainsi, l’écriture à la fois rythmique et mélodique offre un tableau dépouillé et sans artifices. On ka avè on piano. On piano avè on ka. Pa ni pli bel lyannaj adan mizik djaz… Mais il ne s’agit pas seulement d’un ka et d’un piano. L’expérience va bien au-delà… Le piano est un instrument dont on oublie souvent la portée percussive. Et à l’écoute de « Luminescence », on réalise que cette expérience traduit ce que l’essence de la musique devrait être : les racines entremêlées d’un arbre à la cime si haute qu’il ne connaît aucun horizon.

Katia Touré

A noter que « Luminescence » est le premier album publié sous le label Jazz Family (janvier 2015), émanation de Plus Loin Music.


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