Une rencontre à Paris : Florent Nisse, contrebassiste

Le rendez-vous est pris Place de la République. Nous sommes en septembre. Jour de Techno Parade. Nous ne le savions pas… Naturellement, nous fuyons la place en direction de quelque terrasse de café épargnée par la cacophonie ambiante. Nous allons parler de son premier disque. « Aux Mages ». Nous allons parler de musique. Nous allons parler de jazz. Quand on y réfléchit, il y a bien une sorte de jazz autour de nous. Un jazz urbano-électronique : les sirènes des ambulances, les ados qui piaillent, fragments de morceaux techno saturés puis les tasses de cafés ou pintes de bière qui s’entrechoquent et la clameur des terrasses.

 

Souvenez-vous, Florent Nisse au Bab-Ilo. « Le free jazz est drôle ». Il accompagnait Logan Richardson au sax alto, Tony Tixier au piano et Gautier Garrigue à la batterie. C’était il y a bien une éternité. D’ailleurs, le Bab manque par ici. Voilà des mois que nous n’y sommes pas allés. Un sacrilège ! Mais revenons-en aux palabres à venir ci-dessous. Il s’agit donc d’une rencontre à Paris. Il s’agit d’un contrebassiste à Paris. Et d’un disque à l’atmosphère bleue nuit et suspendue dans le temps (autant dire que la pochette du disque reflète absolument son contenu). Ce disque est comme une confidence glissée au creux de l’oreille à la nuit tombante. Pourtant, à l’écoute d’« Aux Mages », ce sont à la fois le crépuscule et l’aube qui se dessinent. Admirable paradoxe poétique. Vous retrouverez sur ce disque ombre et brouillard (d’ailleurs l’un des titres du disque) comme éclosion ou évanouissement d’une ronde de silences mélodiques étreints par des improvisations éblouissantes et parfois mystiques.

Si Florent Nisse a commencé à jouer de la contrebasse à l’âge de 6 ans, il n’avait pas pour vocation de devenir musicien professionnel. A 18 ans, le voilà en école d’ingénieur. Il obtient son diplôme en même temps que son ticket pour le CNSM (Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris). Point de tergiversations. La musique est une passion qui l’anime bien plus qu’une carrière dans l’ingénierie. Sans compter que Florent Nisse, Alsacien d’origine, était déjà très actif sur la scène musicale à Lyon, ville dans laquelle il vivait et menait ses études depuis l’âge de 18 ans. De diverses formations aux enregistrements de disques, il écume les scènes et fait entendre son jeu. Membre du collectif de musiciens Polycarpe (qui a impulsé, avec d’autres, la création de la salle de concerts Le Périscope), il joue sans barrières stylistiques – des musiques improvisées (notamment aux côtés du saxophoniste Yoann Durant) au jazz purement traditionnel. Avec le recul, le jeune homme de 32 ans considère qu’il a eu la chance de ne pas avoir à considérer, de prime abord, la musique comme une « profession ». Sa profession. « Je n’ai pas vécu la pression que peuvent connaître certains jeunes quand ils décident de devenir musicien professionnel et que tout est à construire », souligne-t-il. A 24 ans donc, Florent Nisse se retrouve à Paris et suit l’aventure du CNSM.

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          Le choix de la contrebasse

 

Florent Nisse n’a pas de réponse à donner. « C’est mystérieux », dit-il. Après avoir un brin pratiqué le violon, il réalise qu’il n’a aucune affinité avec cet instrument (s’il est possible de traduire cet état de fait de la sorte quand on a seulement 6 ans…). « Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à se tourner vers tel ou tel instrument ? », se demande-t-il alors. Réflexion. « Je crois que la contrebasse me convient bien ». Début de réponse. « J’aime le rôle du contrebassiste ». C’est dit.

 

          Le choix du jazz

 

Il faut également y voir, pour Florent Nisse, les implications du contrebassiste au sein de cette musique. « Dans un orchestre symphonique classique, pour être honnête, on s’ennuie très vite en tant que contrebassiste ». Ses premiers coups de cœur ne l’ont jamais quitté : Charlie Haden ou les premiers disques de Brad Meldhau. « Je sais aujourd’hui pourquoi j’aime ces musiciens ». Oui, car pour tout bon mélomane et surtout, musicien de jazz, vient très vite le temps de l’intellectualisation et de la contextualisation.

 

« Je garde toujours en tête ce que le batteur Billy Hart avait dit à un musicien au cours d’une masterclass au CNSM : “Quand tu essaies de me montrer ce que tu sais faire, tu me montres en réalité tout ce que tu ne sais pas faire” ».

« Je crois qu’il est plus facile d’être contrebassiste quand tu es musicien de jazz », renseigne Florent Nisse en toute humilité. « La contrebasse et la batterie tiennent encore des rôles qui permettent moult occasions de jouer ». Avec le réseau qu’offre le CNSM, notre contrebassiste se fait très vite une place dans le milieu parisien. Et puis, il ne refuse jamais une session ou un concert avec un musicien qu’il ne connaît pas.

 

 

          L’esthétique Florent Nisse, l’esthétique Flashpig

 

A Paris, Florent Nisse trouve aussi l’occasion de se recentrer et de trouver sa voix. Une voix mise en exergue par le disque « Aux Mages », un disque auquel participe le pianiste Maxime Sanchez, le guitariste Jakob Bro, le saxophoniste Chris Cheek (pour qu’il voue une certaine admiration de par sa renversante humilité) et le batteur Gautier Garrigue. Et d’évoquer son groupe, Flash Pig, dont l’esthétique des compositions est proche de celle que l’on retrouve sur le disque. D’ailleurs, Maxime Sanchez, pianiste de « Flash Pig », signe trois compositions sur l’opus de Florent Nisse (« A La Pluie », « Intrépide » et « Image 7 »). Des compositions que le groupe n’hésite pas à jouer sur scène en plus de celles signées par le contrebassiste. « Flash Pig a évidemment une grande influence sur mon disque », affirme ce dernier.

« Quand on sort un disque, il est difficile de trouver le juste milieu entre l’humilité et la prise de parole. Mais, si dans les deux cas, on est dans l’excès, c’est répréhensible. »

          La permanence de la création

 

L’enregistrement du disque « Aux Mages » n’était en rien programmé. Quelques compositions… Une vague idée de projet… Des écoutes avec les musiciens… Et c’est parti… L’occasion se présente, l’occasion est saisie. L’occasion prend même forme au gré des enregistrements. L’occasion ne prend jamais fin. Elle est continuité de l’instinct d’un musicien qui suit plusieurs fils, ceux de ses envies, de ses rencontres, de ses découvertes. Florent Nisse semble être baigné dans la permanence. La permanence de la création sans pression aucune. Il indique même que publier un disque sous son nom, en tant que contrebassiste, n’est pas forcément nécessaire. C’est pour dire… « Aux Mages » est l’un des points du segment que représente le parcours de Florent Nisse et qui n’a pas encore d’extrémités. On pourrait aussi parler d’une courbe sans fin. Soit une recherche perpétuelle qui ne connaîtra sans doute jamais d’aboutissement donc.

« Sur certains disques, j’aime quand le musicien rate sa note».

Florent Nisse nous donne là l’occasion de considérer la publication d’un disque sous un tout nouvel angle. Ce disque que l’on trouve désormais dans les bacs n’est ni un commencement, ni une fin. Le commencement est continu. Ce disque est une boucle. Et nombreuses sont sans doute les boucles qui suivront… Aussi, « Aux Mages », est un bel aveu de…permanence créative. Peut-être est-ce le leitmotiv de cet élan impérieux qui entoure l’improvisation dans le jazz.

 

           Mouvance encore

 

« Il est tout aussi intéressant de trouver des contextes qui, en quelque sorte, vous mettent à l’épreuve », ajoute Florent Nisse. « Par les temps qui courent, je ne vois d’ailleurs pas l’intérêt de faire un disque pour faire un disque ». Mouvance encore. Sans compter que selon le musicien, il est inutile d’attacher sa musique à un quelconque univers pour mieux la décrire. « “Faire découvrir son univers” est une expression qui n’a pas beaucoup de sens pour moi », clame-t-il. Mais pourtant, « Aux Mages » donne à voir et ressentir des motifs, une atmosphère, des personnalités… « A mon sens, l’univers d’un musicien de jazz est extrêmement évolutif, il change chaque jour ». C’est noté. Mouvance encore.

 

« Je suis heureux d’avoir fait ce disque. Je le réécoute encore. Mais, si je l’avais fait aujourd’hui, je changerais des choses ». Il faut donc prendre en considération le contexte, le moment, qui, bien entendu, n’a rien de figé. Mouvance encore. « “Aux Mages” est le témoignage d’un instant entre musiciens, d’un état d’esprit », continue le contrebassiste. Un témoignage qui comprend, toutefois, une spécificité, une note discordante par rapport à la pratique jazz, une signature. « Du moment qu’il y a contrainte commerciale, la démarche artistique est forcément biaisée. Si je le comprends, je ne saurai m’y résoudre ».

 

On visualise. Un musicien et ses valises. La route est longue. On ne voit pas la fin de cette route. Le musicien avance. Et, au fur et à mesure, il pose une valise. Le nombre de valises est incalculable. Il en pose une parfois à droite, parfois à gauche. Ou même en dehors de la chaussée. Il ne se retourne jamais. Voilà à quoi ressemblera le parcours discographique de Florent Nisse. Il est donc inutile de chercher à savoir quand il posera la prochaine valise. Dans deux mois ? Dans cinq ans ? Il faudra le témoignage et sa singularité. Il faudra le moment. Chose que l’on ne peut prévoir…

« Charlie Haden, Paul Motian ou Ornette Coleman sont pour moi des maîtres à penser »

          Un automne bleu

 

On visualise encore. « Aux Mages ». Un automne gorgée d’une mélancolie sans trop d’affect. Éléments du temps. Météorologiques. Du vent. De belles respirations comme le souffle du vent. Des songes. Des rêves. Plusieurs nuances d’un bleu sombre. Des images d’un automne bleu. Des aphorismes écrits à l’encre bleue. De grands espaces bleus. Il y a cet « Eternal Thursday », entrée en matière intimiste et troublante, le jeu entre lueurs diurnes et lueurs nocturnes sur « Ombre et Brouillard », la douce langueur d’un « Rêve Normal », ou encore le final, « Priceless », hypnotique à souhait. « Le ressenti de l’auditeur m’échappe », commente le musicien. « C’est à l’auditeur de vivre sa propre histoire à travers le disque et d’interpréter le titre des morceaux. Je refuse d’imposer ma propre vision en jouant le poète maudit ». Aussi, Florent Nisse refuse d’avoir l’apanage des mots que l’on peut mettre sur sa musique. Un peu comme l’auteur d’un livre écrit avec des pages blanches…

 

« Je n’ai jamais le trac quand je monte sur scène. J’ai un rapport paisible à la musique. J’ai conscience de la chance que j’ai de pouvoir jouer sur scène ».

Katia Touré

 

  • « Aux Mages » a été enregistré en novembre 2012 à Paris et publié le 10 novembre 2014 chez Nome.
  • A noter que Florent Nisse est l’un des membres du groupe Flash Pig et contribue à la revue musicale trimestrielle « DJAM ».
  • A propos de Nome, retrouvez ce compte-rendu de la soirée de lancement du label en date du 29 octobre 2014 sur le blog live de Jazz Magazine : « Nome, naissance d’un nouveau label ».

 


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