Kamasi Washington, le rêveur au sax

Natif de la Cité des Anges, Kamasi Washington a bouleversé, sans crier gare, la scène jazz californienne avec « The Epic », un troisième album aux accents cosmiques et spirituels. Portrait d’un musicien dont l’humilité renversante tranche avec la majesté de son univers artistique.

(Article paru dans Jazz Magazine N°674 – Juillet 2015 – sous le titre « Kamasi Washington/Comme Dans Un Rêve »)

« I had a dream ». Nul besoin d’aller chercher plus loin la source d’inspiration qui a motivé le saxophoniste Kamasi Washington pour la composition de son triptyque, « The Epic ». Après trois albums auto-produits, « Live At 5th Street Dick » (2005), « The Proclamation » (2007) et « Light Of The World » (2008), le musicien à l’afro qui n’a rien à envier à celle du batteur de The Roots, Questlove, a rejoint l’écurie Brainfeeder à la demande même de son fondateur, le beatmaker et producteur Flying Lotus. Nous sommes au début de l’année 2011. Washington participe à l’aventure « Cosmogramma », le troisième opus de Flying Lotus. C’est qu’en plus d’un parcours comprenant des collaborations avec Stanley Clarke, Harvey Mason, George Duke, Gerald Wilson ou McCoy Tyner et des tournées mondiales au service de Lauryn Hill, Snoop Dogg ou Chaka Khan, Kamasi est aussi l’ami d’enfance de Stephen Bruner – ou Thundercat pour les intimes – bassiste attitré du patron de Brainfeeder. Kamasi et Stephen font partie de The Next Step, bande de jeunes musiciens ayant grandi ensemble et mûri leur musique du quartier d’Inglewood à Los Angeles, à l’Université de Californie, en passant par l’Académie de musique du lycée Alexander Hamilton.

 

Le vieil homme et le village 

 

Fort d’un catalogue comprenant deux cent compositions jazz complètement barrées et dénommé « The West Coast Get Down », ils se produisent régulièrement sur les scènes de Los Angeles en marge de leurs projets personnels. C’est la raison pour laquelle, en décembre 2011, Kamasi Washington fait appel à sa troupe en vue de produire un album qui leur ressemble. « Fly Lo m’a fait cette proposition en me laissant le champ complètement libre. J’ai sauté sur l’occasion », raconte Kamasi Washington. Avec mes gars, nous nous sommes enfermés en studio pendant un mois travaillant comme des fous de 10h à 2h du matin. C’était dingue ». Au final, The Next Step quitte le studio avec cent quatre-vingt-dix morceaux en poche dont quarante-cinq composés par Kamasi Washington ! « Je sais que c’était énorme mais nous étions tellement habités. J’ai choisi dix-sept morceaux pour l’album. Ce sont ceux qui avaient le plus de sens pour moi. Je les ai retravaillés sans relâche pendant un an. Je passais mon temps à les écouter et les réécouter. » C’est qu’à cette époque, Kamasi commence à faire un rêve récurrent qu’il considère désormais comme le support de son album : un vieil homme, gardien d’une muraille aux portes d’entrées gigantesques, qui, du haut de sa montagne, a vu sur un village où s’entraînent de jeunes hommes pour lui prendre sa place. « J’ai fait ce rêve au moins cinq fois. J’y pensais même la journée », précise-t-il.

 

© Mike Park
© Mike Park

 

Le symbole et la suite 

 

Dans ce très long rêve, un premier jeune homme, très rapide, se mesure au gardien sans réussir à le tuer. Puis, un deuxième, très fort, puis un troisième, à la fois fort et rapide, jusqu’à ce qu’un quatrième, alliant toutes les qualités d’un guerrier, émerveille le gardien à tel point que ce dernier le laisse le tuer et prendre sa place sans même se défendre. Le jeune combattant, désormais gardien des portes, se réveille dans son village à chaque fois qu’il est sur le point de découvrir ce qui se cache derrière les portes. « C’était comme un rêve dans un rêve. Il y avait plein de mondes imbriqués les uns dans les autres. C’était très spirituel ». C’est à se demander si le film de Christopher Nolan, « Inception », ne l’avait pas trop marqué à sa sortie en 2010! Le fou rire est immédiat à la suite de cette réflexion. « Peut-être », admet-il. Mais je le vois plus comme un symbole ». Un symbole qui éclaire le sens du morceau Change The Guard, incipit de la première partie de « The Epic ». S’agirait-il « d’assurer la relève » du jazz ? « Si le jeune guerrier se réveille à chaque fois qu’il doit prendre la relève, c’est qu’il n’y a qu’un seul gardien. Les géants du jazz ont dit ce qu’ils avaient à dire. Il ne s’agit pas de prendre la suite. Avec The Next Step , nous créons notre propre musique avec nos propres influences », explique le californien de 34 ans. Chaque morceau de « The Epic » représente un aspect de ce rêve. Son intégralité est donc à découvrir à l’écoute de cette œuvre monumentale.

Du Ghana à Los Angeles

 

Sur scène, Kamasi Washington est souvent affublé de costumes en wax. C’est qu’il s’est lié d’amitié avec un tailleur Sénégalais de son quartier qui, de fil en aiguille, lui a présenté d’autres pros du wax originaires du Nigeria, du Ghana et de la Zambie. « En portant ces tissus sur scène, je lance une sorte de message quant à la beauté des cultures du continent africain ». D’ailleurs, le musicien reconnaît, outre les influences de John Coltrane, Pharoah Sanders ou Gerald Wilson, celles de Fela Kuti, de l’éthio-jazz de Mulatu Astatké, du highlife du Ghana et du Zimbabwe ou même de la musique Mandingue (avec un goût tout particulier pour la kora). Des appétences qu’il doit à ses études en ethnomusicologie. S’il est déjà allé au Nigeria, il rêve de visiter le Ghana. C’est de ce pays que lui vient son prénom. « Mon père a visité le Ghana et s’est retrouvé dans une ville du nom de Kumasi bien avant que je sois né. Il s’y est perdu en pleine nuit et a rencontré des gens qui l’ont accueilli puis aidé à retrouver son hôtel. Cette ville est resté un très beau souvenir pour lui ». Malheureusement, le père du musicien se trompe sur l’orthographe du nom de la ville ghanéenne. Kumasi devient donc Kamasi. C’est son père, également joueur de saxophone ténor, qui a initié Kamasi Washington à la musique. « Il m’a fait lire l’autobiographie de Miles Davis, des biographies de John Coltrane, Lee Morgan et d’autres choses ayant trait au jazz. Je m’entraînais dix heures par jour ».

 

La musique et les mots 

 

Paradoxalement, la personnalité de Kamasi Washington n’a rien d’excentrique, d’intense ou d’ « épique » contrairement à sa musique. Plutôt humble, il a le rire facile et ne prête aucune portée révolutionnaire à son disque. « C’est sans doute une partie de moi qui ne s’exprime qu’à travers la musique. Je me souviens de la toute première fois où j’ai vu John Coltrane parler de sa musique. Je m’attendais à un type super intense, hyper spirituel alors qu’il était juste normal », justifie-t-il. Dans la vie, je suis quelqu’un de plutôt détendu et de calme contrairement à ma musique ». Il est certain que les envolées lyriques auxquelles il s’adonne une fois son sax ténor dans les mains n’ont rien de détendues. Sans compter l’apport de la chorale et de l’orchestre. « La musique est une forme de communication et c’est une façon de rassembler les gens. Toutes ces personnes sont des amis de longue date. Je cherchais à exprimer qui j’étais et pour cela il fallait des gens qui me connaissent autour de moi. » De cette expérience, naît un album polyphonique, organique et imprégné de plusieurs styles. Nous éviterons de les énumérer car comme le martèle Kamasi Washington, « les mots ne définissent pas la musique, c’est la musique qui définit les mots ». • Katia Touré 

(CD « The Epic » – Brainfeeder/Pias, RÉVÉLATION JAZZ MAGAZINE)


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