Anne Paceo : « Je me suis mise à entendre des mélodies devant un Paul Klee »

Avec « Circles », Anne Paceo affirme sa singularité de compositrice et place sa batterie au coeur – forcément battant – d’un jazz à fleur de peau(x) qui balance subtilement entre chanson et improvisation. Rencontre avec une musicienne qui sait ce qu’elle veut. Et où elle va.

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En 2015, selon ses propres calculs, Anne Paceo aura fait deux fois et demi le tour de la planète. 126 concerts, 70 000 bornes en avion, 33 000 sur la route, 5 ou 10 000 en train… Lassant ? Pas le moins du monde. Voyager, « c’est sa came ». D’ailleurs, ses disques sont définitivement une invitation à traverser les frontières. “Circles”, son dernier né, ne déroge pas à la règle bien qu’elle clame que, contrairement à “Yokaï”, dépeindre l’ailleurs n’était pas son propos initial. Quatre années se sont écoulées entre l’éclosion de ces deux opus. Anne Paceo, batteuse reconnue par ses pairs et plusieurs fois primée, ne s’est pas reposée sur ses acquis. Quatre ans à nourrir une nouvelle approche de la musique, une nouvelle façon de jouer jazz car elle est allée voir ailleurs, au sein de la scène pop-rock. Naturelle, dynamique et franche, Anne Paceo, cheveux relevés en chignon, visage rieur est aussi pleine de fraîcheur et de spontanéité. L’échange fut dense et sympathique. Les éclats de rire nombreux. Le choix d’un restaurant éthiopien a sonné, après coup, comme une évidence. Non seulement parce que le continent africain ne lui est pas étranger mais aussi parce qu’elle est végétarienne – et en la matière, la cuisine éthiopienne a de quoi faire. Se retrouver à manger à la main et dans le même plat qu’Anne Paceo ? Ordinaire… “Ne soyez pas arrogant. Le cercle parfait de la lune ne dure qu’une nuit”. Cette citation du moine et peintre japonais Sengaï (XVIIIè siècle) est le leitmotiv de “Circles” mais aussi le signe que notre globetrotteuse-batteuse a réalisé qu’elle était loin d’avoir dévoilé toute l’étendue de son inspiration.

Voyager est une passion….

Oui, cela me tient à cœur. J’aime aller à la rencontre de nouveaux pays, de nouvelles cultures qui me permettent de découvrir de nouvelles musiques. Je m’ennuie quand je suis en vacances (rires). J’ai toujours aimé les musiques du monde. Au CNSM de Paris, mon cours favori était celui d’ethnomusicologie. Je me souviens avoir fait un exposé sur la musique au sein des différentes ethnies du Mali. J’y suis allée faire des recherches. Dans “Yokaï”, le propos était vraiment le voyage. “Circles” fait plutôt référence à un retour aux racines. Il évoque l’évolution constante, la thématique des cercles, soit la façon de se servir du passé pour aller de l’avant, considérer le futur et se renouveler sans cesse tout en restant soi-même. Mais il est vrai que m’inspirer des voyages et de la musique du monde, cela fait partie de moi. Toutes les musiques que j’entends au fil de mes voyages interviennent de manière inconsciente dans ma musique. L’Asie est très présente par exemple. Je me souviens qu’à la sortie d’un concert au Vietnam, une vieille dame qui parlait à peine anglais et qui n’avait jamais assisté à un concert de sa vie m’a dit que ma musique était profonde, lumineuse et bouddhiste. J’en ai eu la chair de poule et je ne l’oublierai jamais. J’aime aussi la musique africaine. Celle du Mali, de Côte d’Ivoire, du Burkina ou du Cameroun. C’est sans doute dû au fait que j’ai passé une partie de mon enfance en Côte d’Ivoire même si je n’ai que les odeurs comme souvenirs. Celui du beurre de karité sur la peau noire par exemple. Quand je me promène dans les quartiers africains de Barbès ou Château-Rouge et que je vois les femmes en boubou, j’ai envie de leur sauter dessus et de les renifler (rires).

Que s’est-il passé durant les quatre années qui ont suivi la sortie du disque “Yokaï” ?

J’ai vécu une période pendant laquelle je n’arrivais plus à écrire de musique. Je ne savais plus trop où j’en étais par rapport au jazz. J’avais déjà joué avec pas mal d’artistes et avec “Yokaï”, j’avais l’impression d’avoir passé un cap. Je me suis alors nourrie de musiques du monde, de pop, de musique classique ou d’électro. J’ai beaucoup écouté James Blake. Et petit à petit, ç’a commencé à lentement mûrir. J’ai recommencé à écrire de la musique, des chansons sans trop savoir où j’allais. Cela a été une période de transition, de mue, et de profonde réflexion. Je découvrais la musique pop en jouant avec Melissa Laveaux et Jeanne Added. Avec « Circles » j’ai commencé à réfléchir à une autre façon d’aborder ma musique. J’étais fascinée par l’empilement des couches que ce soit au niveau du synthé ou de la batterie. J’ai eu envie d’essayer dans ma musique ce processus vertical propre à la pop. Nous avons fait un travail préparatoire avec Tony Paeleman (son, claviériste ndlr.) en cherchant de nouveaux sons. Puis, en studio, nous avons pris le temps de conduire chaque voix et chaque instrumentiste vers cette nouvelle direction. J’avais envie que le disque ait la texture, l’épaisseur et la couleur d’une musique pop, trip-hop ou électro. Il y a eu un gros travail de mix par la suite. Il fallait trouver un moyen de libérer de l’espace, mettre en lumière certaines choses. J’ai travaillé sur le son de ma batterie en l’accordant différemment en fonction de ce que je voulais. “Circles” est un peu la symbolique de tout ça.

En quoi votre façon d’appréhender la musique a-t-elle changé ?

J’ai pris beaucoup plus confiance en moi dans ma manière d’aborder l’instrument. Je n’ai jamais cherché la technicité même si, bien entendu, je travaille la technique. J’ai toujours joué les choses que j’entends et avec lesquelles je veux raconter une histoire. Je suis encore dans cette démarche, mais avec plus d’assurance. Le fait d’avoir travaillé avec Melissa (Laveaux) et Jeanne (Added) m’a poussé à jouer d’une façon plus simple et plus profonde. Dans la musique pop, le rôle du batteur est de « garder la maison », « tenir » tout le monde. Cela m’a apporté au niveau de ma stabilité et de ma présence sur scène. J’ai appris à encore plus incarner la musique. Mais je n’ai jamais lâché le jazz. Le jazz reste ma musique. Même si mon dernier disque comprend des compositions écrites, des morceaux produits comme de la pop, cela reste du jazz. Et ma conception de la musique n’a pas changé. Cela ne m’intéresse pas de faire des disques axés sur la performance. J’ai besoin d’être généreuse et de prendre soin des autres. Dans mes groupes, il est très important que chacun se sente bien et que chacun ait la parole. J’aime me dire que ma musique continue d’avoir un côté cinématographique. On ferme les yeux à l’écoute du son et on voit des images défiler, qui vous emmène forcément quelque part. Je me souviens, un jour, m’être retrouvée au MoMA, à New-York, devant un tableau de Paul Klee. Et là, je me suis mise à entendre des mélodies.

Vous êtes très attachée à la mélodie justement…

La mélodie est le plus important pour moi. C’est Dré Pallemaerts, mon mentor, qui m’a ouvert les yeux. Le premier cours avec lui, au CNSM, a été un vrai choc. Il m’a demandé de jouer et j’en ai mis plein partout. Ensuite il a voulu que je joue des noires à la cymbale, et avec la main gauche. Il m’a dit de mettre des silences où je voulais mais je n’avais droit qu’à une caisse claire et une cymbale. A cet instant, un monde s’est ouvert. Je me suis rendue compte que je faisais de la musique avec presque rien. Cela m’a obligé à chanter. J’ai réalisé que j’avais droit aux respirations, que la mélodie l’emportait sur le reste. Tout était voulu, ressenti, intériorisé. En quatre ans d’enseignement, Dré ne m’a quasiment pas parlé de batterie. On parlait plus de méditation. Il m’a fait lire le livre Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc  d’Eugen Herrigel. Ce livre explique que l’archer est à la fois la flèche, la main qui tend l’arc, l’arc, le parcours jusqu’à la cible, et enfin, la cible. L’archer accompagne le mouvement jusqu’au bout. Il est l’ensemble. Ce livre a révolutionné mon approche de la batterie. J’étais le batteur, ma main, la baguette, la cymbale et le son, jusqu’à ce qu’il s’arrête. Tu en viens à incarner la batterie. Tu incarnes aussi le silence. Le silence devient musique. Du coup, j’ai souvent du mal avec les batteurs qui sont trop techniques. Un batteur comme Brian Blade use de sa technique avec parcimonie. Quand on l’écoute avec Wayne Shorter, il peut être très simple dans son jeu et, pourtant, il arrive à créer du relief.

Triphase, Yokaï, Circles… Pourquoi donnez-vous à vos disques le nom de vos formations ?

Ces groupes sont des identités. Anne Paceo Quartet ? Cela ne veut rien dire. C’est désincarné. Triphase est un groupe qui symbolise la liberté, l’improvisation. C’est mon premier groupe. J’y ai éclos en tant que compositeur. Aucun des membres ne m’a jamais jugé. Leo (Leonardo Montana ndrl. ) me disait souvent qu’“il n’y a pas de mauvais morceaux mais que de mauvaises interprétations”. Avec Yokaï, le temps de l’indépendance est arrivé. C’est un peu comme quand on quitte la maison de ses parents pour la première fois. J’ai eu envie d’écrire toute la musique. C’était une prise de parole en tant que leader. Circles est encore une autre étape. C’était une prise de risque car je n’avais aucune idée de la finalité. C’est le disque de la mue. Je ne connaissais pas très bien Leïla (Martial, qui chante sur le disque ndlr.) et Tony (Paeleman). Quant à Emile Parisien, nous nous étions déjà croisés plusieurs fois sans vraiment avoir profondément échangé. Humainement, j’étais en terrain inconnu.

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Anne Paceo : « Percus Corporelles ». Crédit : Sylvain Gripoix.

Vous dites qu’en quatre ans, vous avez pris confiance en vous. Mais avec votre parcours, on s’imagine que vous êtes déjà rodée…

Rien n’est acquis. On reste forcément dans le cheminement. Il faut sans cesse continuer à avancer et progresser. En 2015, j’ai travaillé la batterie différemment car j’écumais les scènes. Résultat, j’évolue encore. Les mois à venir vont me permettre de continuer à travailler mon instrument et écrire de la musique. L’idée reste la même : faire différent. Il ne s’agit donc pas de faire mieux. Un disque est la photographie d’un musicien à une période donnée. On ne sait jamais comment il va être reçu. C’est comme se retrouver nu sur une scène face à un public. C’est forcément difficile parce-que c’est très intime. Aussi, on reste toujours un peu tendu quand on est dans l’attente. On veut que ça plaise, que cette musique voyage. C’est merveilleux d’être récompensé pour son travail mais, pour moi, rien n’est jamais gagné.

Propos recueillis par Katia Touré

Interview parue dans le n° 681 de Jazz Magazine (Mars 2016).


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