Robert Glasper : « La police du jazz va détester Miles Ahead »

Herbie Hancock avait d’abord été contacté, mais c’est finalement Robert Glasper qui a signé la bande originale du biopic consacré à Miles Davis, « Miles Ahead ». Pour faire bonne mesure, le pianiste a aussi enregistré un album hommage au trompettiste, « Everything’s Beautiful ». Explications.

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Robert Glasper persiste et signe : “le hip-hop est le nouveau jazz”. Son dernier disque, “Everything’s Beautiful”, inspiré de compositions de Miles Davis, répond donc à ce crédo. Avec le concours de chanteurs de soul et de R’n’B comme Bilal, Erykah Badu ou Georgia Ann Muldrow, de rappeurs comme Phonte ou Illa J et des producteurs hip-hop comme 9th Wonder ou DJ Spinna, le pianiste bouscule encore une fois les conventions. Que les jazz cats en viennent à grincer des dents le fait doucement ricaner. Avis à la police du jazz : l’esprit et la musique de Miles Davis transcendent les étiquettes. “Miles Davis était le Michael Jackson du jazz”, clame encore le pianiste qui fait également appel à John Scofield et Stevie Wonder. Pour ce disque, le musicien a mené un travail de fouille quasi-archéologique parmi pléthore d’enregistrements datant de la période électrique et expérimentale de Miles. Un son proche du hip-hop pour Robert Glasper qui, toutefois, inscrit “Miles Smiles” (1967) comme l’un de ses albums favoris. De surcroît, le pianiste texan signe la bande originale du tant attendu “Miles Ahead” réalisé par Don Cheadle. Un film qui devrait en surprendre plus d’un, assure-t-il. “Il y a encore tellement de choses à défricher quant à Miles Davis et sa musique”, reconnaît Glasper. “Je pourrais faire encore cinq disques supplémentaires avec tout ce que j’ai collecté”.

Comment vous êtes vous retrouvé à piloter la bande originale de Miles Ahead dont vous signez des titres inédits ?

En 2014, Don Cheadle m’a envoyé un tweet pour me dire qu’il aimait beaucoup mon disque “In My Element”. Nous avons commencé à discuter, toujours via Twitter, pour finir par échanger des textos à propos de tout et rien. Un beau jour, il m’a annoncé qu’il se lançait vraiment dans le tournage de son film et m’a demandé d’en réaliser la bande-son. Je n’en revenais pas. En 2006, les médias en avait fait grand cas. Puis plus personne n’en a parlé. Mais je savais que le film était en préparation. Un ami lui donnait des leçons de trompette. J’ai accepté non sans une légère appréhension. Je n’avais jamais réalisé de musique de film.

La réalisation de la musique du film Miles Ahead a-t-elle influencé votre nouvel album ?

À l’origine, c’est Sony Music qui m’a demandé de produire un album de remixes autour de la musique de Miles. Le label avait déjà mené un projet similaire il y a dix ans environ. Ils se sont surtout adressés à moi grâce au neveu de Miles Davis, Vince Wilburn Jr. Il avait échangé avec Don (Cheadle) à propos du film, et ils ont parlé de moi. Ce n’est donc pas une coïncidence. Une opportunité a été saisie. Les mêmes personnes se sont retrouvées engagées sur deux projets similaires : une musique de film et un nouveau disque autour de Miles Davis.

Sur “Everything’s Beautiful”, on retrouve des compositions de Miles qui datent des années 70. Pourquoi vous êtes-vous penché sur cette période ? 

C’est la période la plus funky ! Et puis, c’est sa musique qui se rapproche le plus du hip-hop. Il y a tant d’éléments dans cette musique qui touchent aux hip-hop. Je pense aux claviers, les différents sons électriques et électroniques, l’importance de la basse, etc. J’ai travaillé certains samples au piano acoustique comme celui du titre Violets avec le rappeur Phonte, produit par 9th Wonder, ou Silence Is The Way avec Laura Mvula, qui a écrit les paroles qu’elle interprète. Sur le disque, je voulais que l’on entende le piano mais aussi les éléments électriques propres à la musique de Miles à cette époque.

Comment et pourquoi avez-vous choisi les artistes qui participent à cet album ?

Tous ces artistes ont quelque chose de Miles Davis et chacun adore sa musique. J’étais à l’université The New School de New York avec Georgia Ann Muldrow. Elle composait sur le canapé de mon dortoir à l’époque. C’est ma petite sœur et je sais qu’elle adore Miles. C’est elle-même qui produit Milestones. J’ai plusieurs fois collaboré avec Erykah Badu -je suis persuadé que si Miles était encore en vie, il aurait travaillé avec Erykah -, 9th Wonder ou Bilal, un chanteur que j’adore. Tous les autres m’inspirent tout autant. J’ai laissé carte blanche à la plupart. J’ai fourni les samples et joué les chefs d’orchestre. Je leur ai laissé penser la musique de Miles comme ils en avaient envie. Et puis on ne fait pas n’importe quoi avec un groupe comme Hiatus Kaiyote ! Ils ont vraiment un style unique ! Ce disque est un travail de réimagination qui reflète le caractère innovant de la musique de Miles et ce qu’elle inspire. En tant qu’artiste, je préfèrerais qu’on écrive une chanson inspirée par ma musique plutôt que de simplement l’interpréter. Je pense que c’était pareil pour Miles. C’est la même démarche avec la pochette du disque. Il s’agit d’une peinture réalisée par une amie. Elle s’est inspirée des toiles étranges et à l’atmosphère un peu sombre de Miles.

Vous faites appel à John Scofield, l’un des compères de Miles Davis, pour le titre I’m Leaving You… Pourquoi lui ?

Sur la plupart des titres que j’ai réécoutés pour ce disque, John Scofield était à la guitare. D’ailleurs, sur les enregistrements, on peut entendre Miles parler à John Scofield à plusieurs reprises. Il l’appelle “Sco’”. Depuis longtemps, John et moi avions dans l’idée de collaborer. Aussi, ce disque est arrivé à point nommé. Je voulais au moins une personne sur cet album qui connaissait Miles ou qui avait joué avec lui. D’où la présence de John Scofield mais aussi celle de Stevie Wonder. Stevie voulait à tout prix être sur l’album. Je n’étais pas partant… Au final, je lui ai demandé de m’envoyer un enregistrement pour savoir ce que ça donnerait sur le disque… Vous me croyez là ? Je plaisante ! (Rires). Qui serait capable de faire passer une audition à Stevie Wonder ? (Rires). Ce type est un dieu. Je ne sais même pas comment entrer en contact avec lui. Il est très difficile à joindre même quand vous le connaissez. Mon ami, le producteur DJ Spinna, est très proche de lui, donc j’ai demandé son aide. D’ailleurs, comme Spinna a toujours voulu me forcer à faire de la house, je lui ai dit que ce serait l’occasion. Je lui ai dit que s’il pouvait faire en sorte que Stevie Wonder participe au disque, il pourrait produire le morceau. Ça a marché et c’était juste incroyable.

Vous utilisez la voix de Miles Davis…

Les gens n’ont pas l’occasion d’entendre Miles Davis parler. On connaît le son de sa trompette mais on ne connaît pas sa voix. Je ne voulais pas que cet album soit seulement centré sur le trompettiste. Je voulais qu’on y retrouve sa personnalité. Sur le morceau I’m Leaving You, j’utilise sa voix sur ce très groovy “Wait a minute, wait a minute”. Et c’est Miles Davis lui-même qui siffle à la fin du morceau. On l’entend aussi frapper des mains. Sans sa trompette, Miles était tout autant extraordinaire. C’est ce que je voulais mettre en avant. Don l’imite plutôt bien ! Sur la bande originale, c’est Don que l’on entend.

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Sur la bande originale de Miles Ahead, le titre What’s Wrong With That ? réunit une sacrée troupe dont vous-même…

Cette chanson est une sorte de live pour la scène finale du film. On nous voit jouer avec Herbie Hancock, Wayne Shorter, Esperanza Spalding, … Miles, campé par Don Cheadle, est en pleine interview et juste avant de nous rejoindre, il lance quelque chose comme : “J’ai encore du travail, je n’ai pas fini”. C’est une façon de montrer que Miles est encore là, parmi nous. Cette scène tend aussi à répondre à une question : si Miles était encore vivant, avec qui jouerait-il aujourd’hui ? Avec Antonio Sanchez, ce super batteur qui a signé la bande originale du Birdman d’Alejandro González Iñárrutu; avec Esperanza Spalding qui est une contrebassiste de talent, ou moi-même ! (rires). Plusieurs musiciens n’ont pas pu participer à ce morceau à cause de leur emploi du temps. Il fallait la présence de ceux qui reflètent notre époque et la nouvelle génération : c’est ce que nous voulions avec Don.

Que pensez-vous du film ?

Il est génial. Il a quelque chose de très inattendu. On s’attend à une sorte de biopic-documentaire mais ça n’a absolument rien à voir avec ça. Miles n’était pas conventionnel, sa musique l’était encore moins, alors pourquoi un film qui lui est consacré devrait l’être ? Il est bien possible que la police du jazz soit plus sceptique, voire déteste carrément le film! Or, il ne s’agit pas de coller forcément aux faits ou de raconter une histoire du jazz. Don Cheadle l’a dit : Miles Davis voulait son propre film d’action. C’est donc ce qu’il a réalisé.

Que vous inspire tout ce travail accompli autour de Miles Davis ?

Je me sens béni. Je n’aurais jamais imaginé pouvoir travailler sur la musique d’un film. Certaines personnes sont frustrées par le fait qu’on ait fait appel à moi. Je parle de ceux qui connaissaient Miles ou ont joué avec lui. Mais ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que Miles ne ferait plus appel à eux aujourd’hui. Il serait déjà passé à autre chose. Ce disque, tout comme le film, s’adresse aux mélomanes de la jeune génération qui savent qui était Miles Davis mais qui, au fond, s’en foutent.

Propos recueillis par Katia Touré

Article publié dans Jazz Magazine n° 684 (Juin 2016). 

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