[EN MUSIQUE] Gerty Archimède (ou le salut guadeloupéen d’Angela Davis)

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Crédit photo : Katia Dansoko Touré

« Savais-tu qu’Angela Davis était venue se réfugier en Guadeloupe à la fin des années 60 ? » « Vraiment ? Cette île est pleine de surprises… ». Oui, Karukera, cette île que l’on nomme « papillon » de par sa forme, est définitivement pleine de surprises lorsqu’on lui porte des égards dénoués de préjugés, dénoués de certitudes nourries par des raccourcis sociaux-historiques… Je trouve, pour ma part, que la Guadeloupe, avec sa Grande Dame cracheuse de feu (le volcan Soufrière) ressemble plus à un colibri en mouvement (la Grande-Terre), qui, avec ses petites pattes, charrie, en plein vol, une sorte de sac en toile en forme de ruche d’abeille (la Basse-Terre). Tout autour, Marie-Galante, la Désirade, Les Saintes, sont comme des nuages éparpillés sur un ciel bleu mouvant, parfois démonté par le courant aux prises avec le vent.

Angela Davis aussi était aux prises avec le vent quand elle a posé le pied sur cette terre que, depuis quelques mois, des descendants d’esclavagistes (des békés donc) voudraient voir honorer leurs ancêtres, ces premiers Blancs arrivés au 17ème siècle avec la barbarie coloniale pour premier bagage (1). « Sais-tu que c’est Gerty Archimède qui a accueilli et défendue la femme la plus recherchée par le FBI dans sa maison de Cocoyer, à la Lézarde ? ». « Gerty Archimède ? ». « Gerty Archimède. Première femme avocate de la Guadeloupe, première femme députée de la Guadeloupe ! Communiste et féministe ! Tu imagines ces deux femmes cloîtrées dans une maison alors que le vent fait rage, prélude d’un cyclone annoncé ? ». Le vent, encore le vent. Et puis« cloîtrées » ? Il me semble que ces deux femmes ne l’étaient pas et qu’au cours de leur existence, elles ne l’ont jamais vraiment été. Emprisonnées? Enfermées ? Bâillonnées ? Non. Les barres de fer qu’a moult fois connues Angela Davis ne l’ont jamais fait taire. Quant à Gerty Archimède, elle ne s’est pas tue non plus lorsqu’il a fallu affronter les détracteurs de sa fulgurante ascension politique.

En premier lieu, son propre père. Sainte-Croix Justin Archimède, ancien maire de Morne-à-l’Eau, lui avait refusé l’occasion de mener ses études en France – ébranlé par le suicide de sa fille Germaine qui s’était jetée dans la Seine à Paris – avant d’abdiquer face à la farouche détermination de l’aînée de ses cinq filles. Le titre de la pièce de théâtre d’Alain Foix – philosophe, écrivain et dramaturge émérite et petit-neveu de Gerty – dans laquelle il raconte la rencontre entre Gerty et Angela, ces deux esprits bien trop libres en leur temps, résume admirablement l’affaire : « Pas de prison pour le vent ! » (2). Et comme le vent semble également me titiller un brin, je décide d’en savoir un peu plus sur la rencontre entre les deux femmes et de partir sur les traces de Gerty.

Gerty et Angela

Angela Davis et Gerty Archimède avaient en elles ce trait qui caractérise le vent des ouragans : fougueux, indomptable, sourd et aveugle quant à l’idée de transformer et d’écorcher le paysage, le visage d’une société barricadée dans des maisons construites avec un matériau qui se leurre, qui s’abêtit puis prend forme au gré des illusions, moulé par le pessimisme, durcit par la lassitude et enfin posé avec des couches de nonchalance et de passivité. Ni Angela, ni Gerty n’étaient prophètes en leur pays en ce mois d’août 1969. Elles étaient femmes et noires. Elles étaient communistes et féministes. Elles étaient ce que les élites ne pouvaient voir, ce que les élites ne voulaient entendre. Quoi de plus naturel à ce que ces deux fortes têtes portées au rang de symboles de luttes pérennes et pertinentes pour des milliers d’âmes se soient croisées sur leur chemin de croix ?

Dans son autobiographie, Angela Davis raconte dans quelles circonstances elle a rencontré Gerty Archimède et son souvenir de l’avocate Guadeloupéenne. Après son voyage à Cuba avec son amie communiste Kendra Alexander et quelques camarades porto-ricains, elle fait escale sur l’île en août 1969, afin de pouvoir rejoindre Porto-Rico. C’est là que les douaniers saisissent son passeport et l’ensemble de ses livres. Elle fait alors face à une arrestation pour propagande anticolonialiste.

« Maître Archimède était une grande femme à la peau sombre, aux yeux vifs et au courage indomptable. Je n’oublierai jamais notre première rencontre. J’ai senti que j’étais en présence d’une très grande dame. Pas un instant je ne doutai qu’elle allait nous sortir de notre mauvaise posture. Mais j’étais tellement impressionnée par sa personnalité, le respect qu’elle attirait à elle en tant que communiste, même de la part des colonialistes que, pendant un certain temps, notre problème me parut secondaire. Si je n’avais écouté que mes désirs, je serais restée sur l’île pour tout apprendre de cette femme. ».

Cette dernière phrase a encouragé Alain Foix dans sa volonté de retranscrire la rencontre entre les deux femmes. « Avec ma pièce de théâtre, j’ai voulu permettre à Angela Davis de tout connaître de cette femme, ma grand-tante », dit-il. Ce passage est d’ailleurs retranscrit dans le journal communiste bimensuel « Le Flamboyant » (Edition du 1er au 15 février 1978) qui n’a de cesse de suivre les faits et gestes d’Angela Davis depuis sa venue en Guadeloupe (photo). Dans l’édition suivante (du 15 au 30 février 1978), le journal reproduit une carte signée par Angela Davis et adressée à Gerty Archimède en septembre 1972 depuis Moscou (photo).

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Crédit photo : Katia Dansoko Touré

« A Maître Archimède, je regrette profondément que je n’ai pas pu vous voir ici à Moscou (sic.). Kendra et moi, nous aurions voulu vous remercier encore une fois pour votre aide indispensable pendant notre séjour à la Guadeloupe. Peut-être que nous nous reverrons là-bas très tôt (sic). Mes meilleures salutations au Parti Communiste de la Guadeloupe. Bon santé (sic.) – vive le mouvement socialiste !

Moscou, 9 – 8 – 72, Angela Y. Davis »

Une femme d’ici et là-bas

Gerty Archimède. Qui était donc cette femme dont une sculpture en bronze trône sur le front de mer de la commune de Basse-Terre, centre administratif de la Guadeloupe? Elle est assise sur un banc, faisant dos à la mer, le regard tourné vers la ville et son Palais de Justice dont elle a souvent arpenté les couloirs. Cette sculpture a d’ailleurs donné lieu à un sacré micmac quant à sa disposition, me raconte Alain Foix. D’abord tournée vers la mer, quelques protestations ont conduit à ce que Gerty regarde finalement les Basse-Terriens. Mais c’est qu’ils n’ont rien compris ! Le symbole qu’est devenue Gerty Archimède dépasse les frontières de la Guadeloupe donc il était bien logique qu’elle regarde l’horizon ! Elle qui a si souvent voyagé avec la Guadeloupe et les Guadeloupéens dans ses bagages, de l’Union Soviétique à Cuba en passant par la Côte d’Ivoire ou le Sénégal. D’ailleurs, le communiste Félix Houphouët-Boigny, secrétaire général du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) et premier président de la Côte d’Ivoire, n’avait pas été insensible à son charme. Il lui aurait même demandé sa main. Ce qu’elle refusa.

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Statue de Gerty Archimède sur le front de mer à Basse-Terre. Crédit : FX Rougeot

Gerty Marie Bernadette Archimède est née le 26 avril 1909 à Morne-à-L’eau, commune de la Guadeloupe (Grande-Terre). Un sacré bout de femme ! Dans une interview accordée en avril 1976 à l’écrivain Laurent Farrugia (3), ancien membre du Parti Communiste Guadeloupéen et ancien Adjoint au Maire de Basse-Terre, elle affirme qu’elle considère sans intérêt le lieu et l’heure de sa naissance avant de se résoudre à répondre.  Le parcours politique de la Guadeloupéenne est inscrit dans le Dictionnaire des Parlementaires Français de 1940 à 1958 (à retrouver sur le site de l’Assemblée Nationale) :

Née d’une mère téléphoniste et d’un père travaillant dans une boulangerie devenu conseiller général de 1910 à 1945 et maire de Morne-à-l’Eau de 1912 à 1947, Gerty Archimède suit les enseignements primaire et secondaire à la Guadeloupe. Venue à Paris pour poursuivre des études de droit, elle passe sa licence. Rentrée en Guadeloupe, elle travaille comme employée de banque, avant de s’inscrire au barreau et de s’installer à Pointe-à-Pitre en 1939. Elle est bâtonnier de l’ordre pendant deux ans et membre de l’Association internationale des juristes démocrates. Gerty Archimède sera attirée par le parti communiste pendant la guerre. Elue conseiller général en 1944, elle est conseiller municipal de Basse-Terre de 1947 à 1952, puis adjoint au maire de 1952 à 1955. Le 10 novembre 1946, elle est élue député à l’Assemblée nationale (1re législature), sur la liste du parti communiste.

Cette biographie revient aussi sur son travail au sein de la Commission des territoires d’outre-mer ou les différentes propositions de lois qu’elle a déposé en faveur des Antilles et de la Guyane. A noter qu’elle s’est abstenue lors du débat sur le statut de l’Algérie en 1947, a voté contre le Plan Marshall du 17 juillet 1948 et contre le statut du Conseil de l’Europe le 9 juillet 1949. Elle ne retrouvera pas son siège aux élections de 1951 et 1956, le parti communiste n’ayant obtenu qu’un élu en Guadeloupe. Elle avait aussi une certaine aversion pour les sociaux-démocrates. Ce qu’omet cette biographie, c’est que Gerty Archimède est la fondatrice l’Union des Femmes Guadeloupéennes en 1958.  Elle était donc bien plus que la première femme avocate inscrite au barreau de la Guadeloupe, la première femme députée de la Guadeloupe.

Elle était femme politique, candidate du peuple plutôt que de ses pairs, comme le décrit si bien la documentariste guadeloupéenne Mariette Monpierre (4) dans son film, « Gerty Archimède : la candidate du peuple », diffusé le 8 mars 2006 sur France Ô. Elle y dresse le portrait de l’avocate et revient, en 52 minutes, sur son parcours  semé d’embûches, de la fraude électorale aux actes de violence. « La fraude électorale, j’en ai été victime à plusieurs reprises », confie-t-elle d’ailleurs dans l’interview accordée à Laurent Farrugia en citant moult exemples.

 

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Un article signé Gerty Archimède dans Madras : « La femme Guadeloupéenne a-t-elle sa place dans un Conseil Municipal? » (1/2) (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)
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Un article signé Gerty Archimède dans Madras : « La femme Guadeloupéenne a-t-elle sa place dans un Conseil Municipal? » (2/2) (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)

An fanm réyel, an fanm potomitan !     

Gerty Archimède était aussi une femme seule qui souffrait de l’intérieur. On ne lui connaît aucune relation sentimentale. Elle portait sa famille sur le dos et faisait preuve d’une dignité sans faille en toutes circonstances. C’est dans ce sens, que Gerty, tout en faisant figure de personnage public, est aussi un mystère. Elle incarne, originellement, ce que devrait être la femme « potomitan ». Cette expression créole signifie littéralement  « poteau du milieu » et désigne la femme comme le pilier du foyer, la mère et l’épouse prête à tous les sacrifices pour le bien-être des siens. Aujourd’hui, cette expression est un brin galvaudée. Elle s’est élargie à l’image de la femme indépendante, qui s’assume, qui travaille, avec ou sans homme. Un soir, que je sors de mon immeuble, rue Alexandre Isaac, dans le quartier de Fonds Laugier, à Pointe-à-Pitre, je croise mon voisin, Monsieur Selbonne, un ancien percussionniste d’une soixantaine d’années, voire plus, qui aime à me raconter qu’il fait du vélo tous les jours pour se maintenir en forme. Le vélo et le rhum, il n’y aurait que cela de vrai. Il est 2h du matin.

Ce soir-là, il me réprimande avec vigueur. « Tu es folle de sortir de chez toi à cette heure-ci dans un tel quartier ! Allez, rentre chez toi ! ». Je lui rétorque alors, avec une pointe de malice, que je suis une femme « potomitan », que je fais ce qu’il me plaît. « Femme potomitan, mon cul ! Vous parlez de femme potomitan. A l’époque, les femmes ne pouvaient même pas faire un geste sans demander l’autorisation à leurs maris, elles ne votaient même pas. Elles étaient bonnes pour suer et faire des gosses sous les yeux à peine bienveillants de leurs hommes volages ! », s’insurge-t-il. « Ki zafè a fanm potomitan é sa ? » (5). Je me rends soudainement compte qu’il a profondément raison. Les femmes « potomitan » n’existaient pas à l’époque de Gerty. Mais elle, en était réellement une. Le poteau du milieu, le poteau d’une famille, de toute une société entière, sans personne pour lui dicter quoique ce soit. Pour Alain Foix, elle était une femme et un homme politique, un modèle. Comment l’imaginer avec un homme ?

L’historien Guadeloupéen Franck Garain (6), également natif de Morne-à-L’eau m’explique que Gerty a créé l’Union des Femmes Guadeloupéennes dans un pays où la cellule familiale tourne autour de la présence féminine, par la force de l’histoire.

« Elle a grandi dans un milieu où les femmes sont présentes politiquement tout en n’ayant pas le droit de vote. Elle devient leur voix et, sans être une passionaria, elle est au cœur des revendications pour l’extension en Guadeloupe des lois sociales votées en France. Sa fonction de première femme avocate de la Guadeloupe et de première députée, née en Guadeloupe, en font le symbole d’une affirmation féminine forte », affirme-t-il. Et d’insister : « Ce qui paraissait exceptionnel hier, et devenu tout à fait ordinaire aujourd’hui, car Gerty Archimède a,  avec la modestie et l’humanisme qui la caractérisaient, influencé bien des femmes, dont beaucoup se réclament d’elle, tant en Guadeloupe, qu’à Morne-À-L’eau ».

Gerty, fleur et perle de Guadeloupe

C’est à la lecture du livre « Gerty Archimède, fleur et perle de Guadeloupe » (Editions Jasor, Mars 2000), écrit par l’écrivaine Lucie Julia, l’une de ses amies encore de ce monde, que l’on comprend toute l’envergure de la personne et du personnage qu’était Gerty. Et cela, même si Lucie Julia s’efforce de faire jeu de subtilité ou carrément de non-dit sur les sujets sensibles. C’est grâce à Danik Zandwonis, journaliste guadeloupéen, que je me suis retrouvée en possession de l’ouvrage de Lucie Julia. On y suit les premiers émois politiques et sociaux d’une beauté « chabine » au sein d’une famille aristocrate. Dans son milieu, il est interdit de parler créole. A l’école, elle excelle déjà dans l’art oratoire et est très vite prise d’un élan humaniste vis-à-vis de la société de classes au sein de laquelle elle grandit. Elle rejette l’élitisme bourgeois. Elle cherche à se fondre dans la masse.

Marraine de sa petite sœur Guy, elle se montre déjà irréductible et têtue. Elle suit ses études secondaires à Pointe-à-Pitre qui n’ont pas été de tout repos puisqu’elle échouera plusieurs fois à la première partie du baccalauréat. Gerty est pieuse, passionnée de philosophie, transportée par la Grèce Antique. Elle ouvre son premier cabinet, rue Nozières, à Pointe-à-Pitre. Elle sera excommuniée par l’Eglise pour ses rapports avec le Parti Communiste. « […] On admirait déjà Gerty, cette jeune femme qui avait osé prendre une profession d’homme. […] Les femmes la donnaient et la prenaient en exemple. […] Beaucoup de petites filles qui naissaient en cette période et bien des années après étaient prénommées Gerty », écrit Lucie Julia. Cette dernière décrit également Gerty comme une femme mariée à ses principes et ses combats. Elle se demande aussi si une femme d’une telle envergure intellectuelle, une femme si engagée n’a pas le cœur trop fragile face aux tourments de l’amour… D’où son mystérieux célibat ?

Dans « Pas de prison pour le vent », huit-clos entre trois femmes (Gerty Archimède, Angela Davis et Sœur Suzanne, sœur de Gerty), Alain Foix lui prête des propos qui dépassent tout ce qu’on pourrait imaginer quant à une femme née au sein de la bourgeoisie mornalienne au début du 20èmesiècle et qui devait marquer l’histoire de la Guadeloupe de par, notamment, son rôle pour l’émancipation de la femme :

« Le féminisme ? J’aime les hommes. Je connais leurs peurs. Il faut changer les peurs si l’on veut changer les hommes. […] Il faut se battre avec eux et se battre pour eux malgré les coups qui nous viennent d’eux. […] Un homme pour la vie, c’est lourd dans une vie. […] Oui, la révolution, il faut bien la rêver. Mais pour la rêver bien, il ne faut pas rêver».

Dans cette pièce, il est également question de « maladie coloniale », de révolution(s), de questionnements sur le statut des Antilles Françaises, sur l’homme noir, mais aussi sur l’amour…

Confidences sur le papier

Mais les découvertes ne s’arrêtent pas là. Accompagnée de mon fidèle compère, FX Rougeot, lui-même journaliste, nous décidons de nous rendre aux Archives Départementales de la Guadeloupe, à Gourbeyre. Nous y rencontrons Dimitri, un rat de bibliothèque à la voix si chuchotante qu’elle en devient presque déconcertante. Là, nous est donné l’occasion de lire Gerty à travers ses propres articles dans des journaux communistes comme L’EtincelleLe Flamboyant(Laurent Farrugia a été le directeur de publication de ce journal) ou  féministes comme Madras (journal attitré de l’Union des Femmes Guadeloupéennes).

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Une de Madras – Février 1978. (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)
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Une de Madras sur la Journée Internationale des Femmes – Mars Avril 1962. (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)

On découvre également Gerty à travers cette longue interview – mentionnée plus haut – publiée sous forme de livre, qui mériterait de se retrouver sur la table de toutes les écolières de la Guadeloupe et même au-delà. Une interview dans laquelle cette femme se raconte sans trop se dévoiler et martèle ce qu’elle n’a eu de cesse de mettre sur la table tout au long de sa carrière politique. Sur son retour en Guadeloupe après ses études à Paris, elle confie :

« J’ai préféré revenir au pays et je me disais que ma place était à ses côtés. Je m’en félicite d’ailleurs, car à tout moment, et dans les circonstances les plus difficiles, il n’a cessé de me témoigner son attachement. Le peuple guadeloupéen est sensible, fidèle et attachant. »

Quant à son adhésion au Parti Communiste :

« […] Je siégeais depuis deux ans à l’Assemblée Nationale quand j’ai donné mon adhésion au parti (communiste), à la cellule de la rue Chardon-la-Gache à Paris. J’avais pris le temps de réfléchir, d’étudier la doctrine et les règles du parti. Je m’initiai à la vie militante, et chaque jour, je me sens davantage devenir communiste. […] ».

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Couverture de l’interview de Gerty Archimède par Laurent Farrugia parue en avril 1976. (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)

Selon elle, les problèmes qui tourmentent le plus l’homme Guadeloupéen sont la terre et l’emploi.

« Il est attaché à la République, car elle lui a assuré le droit de vote qu’il entend exercer librement ; il ne tolère pas l’injustice quand il en a conscience ; il est cependant d’un tempérament calme, placide, mais parce-qu’il est sensible, il lui arrive, pour des causes souvent minimes de s’enflammer et de manifester son mécontentement parfois de manière violente. […] Affirmer que l’homme guadeloupéen préfèrerait vivre de subventions diverses qu’avoir à travailler est une infamie. […] Quant à la mentalité d’assisté qui existe, il faut le reconnaître, elle est apparue avec la fermeture des usines. […] ».

Sa principale qualité ? La générosité.

Une femme du peuple

Quant à la femme guadeloupéenne, elle est « un modèle de courage, de générosité et de fidélité ». La femme en tant que mère « travaille autant que l’homme pour satisfaire les besoins de ses enfants » et « est sensible à l’intégrité physique et morale de ses enfants, se considère gardienne de leur honorabilité ». En tant qu’épouse, « elle subira souvent l’esclavage de son mari » et « porte un peu sur l’homme beaucoup de sa tendresse maternelle ». En tant que femme, elle s’oublie pour les siens. Son principal complexe ? « Celui de la femme mariée (qui) a cœur de placer très vite ses filles pour éviter qu’elles ne se trouvent dans une situation irrégulière » d’où le fait que l’on compte beaucoup de faux ménages en Guadeloupe, selon elle. La vertu des femmes guadeloupéennes ? « Elles sont courageuses face aux aléas de l’existence, aux déceptions, elles souhaitent se ressaisirent et faire front ».

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« Etre fille, jeune femme dans la Guadeloupe » (Madras) 1/2. (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)
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« Être fille, jeune femme dans la Guadeloupe » (Madras) 2/2. (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)

Pour l’avenir de la jeunesse de son île, Gerty Archimède prônait un changement de régime dans le pays qui permette notamment le développement des activités économiques car « réduits au chômage, la jeunesse cède aux sollicitations du Bumidom[7] », une « solution » privant la Guadeloupe de ses forces vives. Son vœu le plus cher était « la libération de son peuple » que l’entreprise gouvernementale tend à décérébrer avec la complicité des Guadeloupéens dénaturés. « A mon sens, il existe sinon un peuple guadeloupéen, du moins un peuple antillais dont la culture est un brassage de coutumes, de traditions, de mœurs qui font son originalité ». Elle raconte aussi ses voyages dans le cadre de son appartenance au Parti Communiste Guadeloupéen. En 1961, elle se rend à Cuba en 1961, peu après la tentative d’invasion de la Baie des Cochons.

«  […] Les Cubains étaient encore en état d’alerte. […] J’ai été frappée par le dynamisme des femmes, se rendant au travail ou assurant la garde des bâtiments, belles, élégantes, avec leur fusil en bandoulière », s’émerveille-t-elle. « Tout le monde était au travail. Nous avons même su que les anciennes filles de joie étaient rééduquées et apportaient leur contribution au relèvement du pays. […] ».

Elle décrit également ses nombreux séjours en Union Soviétique dans des hôpitaux de Moscou ou dans les centres de soin sur les bords de la Mer Noire :

« Il n’y avait pratiquement que des femmes pour assurer la marche de ces établissements. J’y ai subi une intervention chirurgicale séreuse ; opérée par une femme, je n’ai jamais eu affaire à un médecin homme. Les femmes sont affectées aux postes les plus élevées et les hommes aux carrières d’avant-garde qui exigent le plus d’efforts physiques ; les uns et les autres, aussi bien les femmes que les hommes, quelque soit leur situation et leurs activités, demeurent simples et accueillants. J’ai été plusieurs fois en la compagnie de Valentina Tereschova, la première femme cosmonaute ; c’est une jeune maman avenante, souriante et simple […] ».

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Compte-rendu de la participation de Gerty Archimède au Conseil de la Fédération Démocratique Internationale des Femmes à Prague en 1959. 1/2 (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)
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Compte-rendu de la participation de Gerty Archimède au Conseil de la Fédération Démocratique Internationale des Femmes à Prague en 1959. 2/2 (Crédit Photo : Katia Dansoko Touré)

La départementalisation, un regret

Son expérience en Afrique de l’Ouest, elle la doit à Houphouët-Boigny :

« […] Au mois de juillet 1951, au cours d’une de nos habituelles réunions de groupe, salle Colbert, secrétaire du RDA, député de Côte d’Ivoire nous fit un exposé poignant de la situation sur ce territoire ; je ne pus cacher mon émotion et lui griffonnai quelques lignes : ‘Je suis meilleur avocat que député, j’aimerais aller défendre mes frères d’Afrique’. […] J’ai retrouvé à Dakar quelques Antillais hostiles à tout contact avec « l’indigène » : j’en fus bouleversé et ne pus dissimuler sa désapprobation. […] Après deux semaines bien remplies, je repris l’avion à destination d’Abidjan. J’étais installée dans la demeure secondaire du Président Houphouët, à Treichville. Une des choses qui me frappa le jour-même, c’est qu’alors que la ville d’Abidjan était éclairée à giorno, je devais suppléer à l’insuffisance de mon éclairage par deux bougies ; je prenais ainsi contact avec l’Afrique, avec ses discriminations et ses injustices. »

C’est sur la question de l’autonomie de la Guadeloupe que Gerty Archimède se montre plus virulente au cours de cette interview. Voici ce que l’on peut en retenir :

« Nous considérons de plus en plus extravagant que les lois dont nous relevons soient votées par le Parlement recruté et siégeant à 7000 kilomètres où nos élus ont d’autant plus de mal à s’y faire entendre que siègent à leurs côtés, avec les mêmes prérogatives, des mal élus, sans autres perspectives que celle de plaire au Gouvernement qui nous impose leur présence ».

D’aucuns seraient tentés d’admettre que cette observation est encore d’actualité. Mais qu’en penserait, par exemple, Christiane Taubira, elle, qui pendant près de 20 ans, fut députée de la première circonscription de la Guyane ? Ou alors Victorin Lurel, actuel député de la Guadeloupe… Quant à la différence qu’elle fait entre l’autonomie et l’indépendance nationale dont elle n’est pas partisane, elle évoque la substitution de rapports de subordination à une coopération fondée sur « l’estime réciproque et la collaboration fraternelle ». Et d’ajouter :

« […] Qu’on n’aille pas nous dire que la Guadeloupe est un département et fait partie intégrante de la Nation Française ». Alain Foix me raconte d’ailleurs que peu avant sa mort elle lui avait confié qu’elle regrettait s’être battue pour la départementalisation de la Guadeloupe : « Elle m’a dit qu’elle cherchait à harmoniser les droits de la Guadeloupe avec ceux de l’Hexagone. Elle constatait que nous étions un département en droit mais que dans les faits, nous étions toujours dans le système de l’administration coloniale. Je pense, pour ma part, que c’est encore le cas d’une certaine manière puisque ce statut de département n’a pas été complètement assimilé par la Métropole… ».

En épluchant ces archives vieilles de plus de quarante ans, FX et moi sommes portés par une adrénaline couplée à une admiration sans bornes pour Gerty Archimède. Au sortir du bâtiment abritant les Archives Départementales, que nous avions cherché non sans mal, nos sourires béats en témoignent.

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Gerty Archimède écrit à propos de Cuba dans Madras. (Crédit Photo : Katia Dansoko Touré)
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Gerty Archimède écrit sur Cuba dans Madras en janvier 1978. (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)
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L’Union des Femmes Guadeloupéennes fête ses 20 ans en 1978. (Crédit Photo : Katia Dansoko Touré)
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L’Union des Femmes Guadeloupéennes fête ses 20 ans en 1978. 2/2 (Crédit photo : Katia Dansoko Touré)

Au cours de sa campagne électorale de 2007, la candidate socialiste  à la présidentielle Ségolène Royal avait cité Gerty Archimède le 27 janvier  de cette année-là lors d’un meeting dans la commune des Abymes, en Guadeloupe. « Moin sé on fanm doubout, nou kay cassé ça! », avait-elle lancé à l’assistance guadeloupéenne en créole (« Je suis une femme debout, nous allons tout casser ! »). Et de reprendre ces propos de Gerty Archimède : « Mon pire ennemi, c’est la médiocrité. J’éprouve vraiment une souffrance physique quand je m’y trouve confrontée, et toute ma vie j’ai eu la préoccupation de m’y soustraire ». Autant dire que les conseillers de Ségolène Royal avaient bien fait leur boulot en allant piocher, comme moi, dans l’interview menée par Laurent Farrugia. Depuis le 22 mai de cette même année, une rue du 12ème arrondissement de Paris porte son nom. Mais bien entendu, la présence posthume de Gerty Archimède est bien plus vive en Guadeloupe. Un musée, situé au 25 rue Maurice Marie-Claire à Basse-Terre, adresse de son ancienne habitation. Ce musée, installé au rez-de-chaussée de la villa, est conservé par le Cercle Gerty Archimède réunissant les amis de la femme politique, créé en 1984 pour perpétuer sa mémoire.

« Gerty me connaissait plus que je ne la connaissais. A l’époque où je passais mon doctorat en philosophie à Paris, je revenais souvent en Guadeloupe pour les vacances. Elle tenait toujours à me voir. Nous avions de longues discussions. C’est qu’elle aussi avait rêvé d’être philosophe. Elle a embrassé la carrière d’avocate mais elle est restée profondément attachée à la question philosophique », indique encore Alain Foix.

Il devait avoir 25 ans en août 1980. Un soir, Gerty, fatiguée, interrompt l’un de leurs longs entretiens et l’invite à le poursuivre le dimanche suivant dans sa villa de Basse-Terre. Le matin où il se prépare pour la rejoindre, Alain Foix reçoit un appel d’un ami de la famille lui faisant part du décès soudain de sa grand-tante, tombée dans sa cuisine alors qu’elle préparait le déjeuner. Avec « Pas de prison pour le vent », Alain Foix a choisi de reprendre la conversation inachevée avec sa grand-tante, en faisant appel à Angela Davis elle-même, à ses amis proches, à ses collaborateurs ainsi qu’à certains membres de la famille. Car au sein de cette famille lourde de secrets, l’entreprise n’a pas plu à tout le monde. C’est qu’Alain Foix s’est attaché à lever des tabous comme ceux autour de la mort de Germaine Archimède à Paris.

«J’avais le sentiment que c’était ma mission »,justifie-t-il. « Les gens qui ont connu et travaillé avec Gerty sont venus voir la pièce montée en Guadeloupe et m’ont confié avoir eu l’impression de la voir sur scène. C’est une histoire ancrée dans un cadre familial mais qui touche à l’universel et à toute la Guadeloupe ».

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Coupure (Madras). (Crédit Photo : Katia Dansoko Touré)

La dernière demeure de Gerty

Le moment de quitter la Guadeloupe approche. Je n’ai pas pu rencontrer les membres du Cercle Gerty Archimède. Je n’ai pas pu me rendre au musée qui lui est consacré. Ma contrariété est grande. Répondant à l’appel d’une dernière aventure, FX et moi décidons de prendre la route sans trop savoir où nous allons. Le vent nous pousse vers la Grande-Terre. Nous prenons la route en direction du Moule. Nous passons devant le domaine agricole et l’installation industrielle Damoiseau fondés à la fin du 19ème siècle par un certain Rimbaud, originaire de la Martinique, et acquis en 1942 par la famille Damoiseau, une famille de békés dont le patriarche, Roger, est accessoirement le fondateur du Rotary Club de Pointe-à-Pitre. Les rhums Damoiseau, leader du marché guadeloupéen avec 50% de parts de marché s’exportent dans une quarantaine de pays dont la France, bien entendu.

Nous arrivons bientôt dans le bourg du Moule. Nous nous arrêtons devant l’Eglise de la commune. Noël approche. Une crèche géante a été installée à quelques pas de l’Eglise où une procession silencieuse et vêtue de noir nous fait part de son deuil. En face de l’Eglise, un terrain de basket sur lequel un grand jeune homme, arborant la parfaite panoplie du basketteur sue à grosses gouttes en multipliant les paniers. L’occasion est trop belle. Sous mon impulsion quelque peu insistante, FX l’aborde, appareil photo et dictaphone en main, pour un entretien et quelques clichés qui iront nourrir son site[8] consacré au basket de rue. Je m’installe dans la voiture et souris à l’idée que nous ne sommes pas venus pour rien. Alors que le crépuscule s’annonce doucement, FX et moi reprenons la route du retour. Dans la voiture, il ricane à l’écoute de la version live du « Buda Nago » de Gilberto Gil entonnée avec force d’onomatopées. L’hilarité fait bientôt place à la saveur auditive alors que nous nous engouffrons dans Morne-À-L’eau, commune de naissance de Gerty. Un hasard ? Je ne sais plus.

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L’entrée du Cimetière de Morne-à-L’Eau. (Crédit : FX Rougeot/Katia Dansoko Touré)

Feu rouge. Le cimetière de Morne-A-L’eau s’élève face à nous dans toute sa majesté et sa somptuosité. Près de 2000 sépultures, si ce n’est même plus. Une sorte d’amphithéâtre aux couleurs d’un damier en noir et blanc avec quelques touches de fantaisies. Des centaines d’allées, de petits escaliers en pierre, des milliers d’inscriptions, des caveaux à l’architecture parfois trop recherchée, … Décor parfait pour un film de Miyazaki. C’est parmi cette multitude d’habitations mortuaires que repose Gerty. Nous hésitons. La nuit tombe. Le cimetière va bientôt fermer. Mais qui ne tente rien… FX est derrière moi, tandis que je gravis les premières marches du cimetière. Je vais trouver le caveau mortuaire de la famille Archimède… Sans une infime idée de l’endroit où il se trouve, autant dire que mon entreprise semble bien illusoire. Mais qui ne tente rien…

Je perds FX de vue. Je monte de plus en plus. Je vérifie les inscriptions funéraires. Tant de noms. Tant de personnes illustres à l’échelle de la Guadeloupe. Tant d’anonymes. Je commence presque à sautiller parmi les tombes, poussée par un vent affable (le vent, encore…). Je suis essoufflée. Je transpire. Mais qu’est-ce qui me prend de gambader ainsi parmi les tombes ? Ce n’est pas comme si j’étais dans un parc d’attractions… Soudain, je m’immobilise. Le silence des morts devient beaucoup trop assourdissant. Et puis, la Guadeloupe n’est pas exempte d’histoires surréalistes. Je suis montée si haut. Il n’y a plus un souffle de vie si ce n’est les quelques brins d’herbe qui me grattent les jambes. Et cette odeur… Loin d’être désagréable, elle est enivrante. Est-ce l’odeur de la mort ?

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Cimetière de Morne-à-L’Eau. Crédit : FX Rougeot.

Je commence à redescendre prise d’une pointe de déception. La féérie de l’endroit commence à se muer en un mysticisme qui m’angoisse. Kenbwa ! Kenbwa ! Ne nous montrons pas stupides. Du quimbois[9] dans un cimetière, c’est trop facile… Dans ma descente effrénée, je rate quelques marches, encore occupée à lire les noms des morts. Il ne manquerait plus que je me casse une jambe à cause de ma détermination à retrouver une tombe. Je retrouve FX avec son appareil photo autour du cou. Il n’a pas l’air inquiet quoique la nuit commence vraiment à tomber.« Il faut qu’on s’en aille mais viens voir ça », me lance-t-il. Je le suis. Il l’a trouvé ! Le caveau de la famille Archimède.  « Mais comment as-tu fait ? » « J’ai demandé à la vendeuse de cacahuètes installée au bord de la route ». Un réflexe journalistique qui ne m’a même pas traversé l’esprit. Une petite cour avec des murets bleus et blanc située à seulement trois niveaux de l’entrée. Dis donc… Il y a là Gerty, ses sœurs et Sainte-Croix, son père. Nous restons là un petit moment, en pleine contemplation ou en plein recueillement.

La Guadeloupe, à la recherche de symboles

A défaut d’avoir visité sa première demeure, j’aurais au moins visité la dernière. Gerty Archimède a été inhumée là le 16 août 1980.

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Hommage à Gerty Archimède : compte-rendu de la veillée en août 1980 paru dans Madras. (Crédit Photo : Katia Dansoko Touré)

Sur le chemin nous ramenant à Petit-Bourg, il fait nuit noire. FX allume la radio. France Inter. Il est 23h à Paris. Place au journal. Maurice Duverger et Joe Cocker ont passé l’arme à gauche. Que de morts ! Nous nous regardons en souriant quoique cette annonce successive de décès ne soit pas sujette à rire. Enfin, vous aurez compris l’ironie de la situation. Le lendemain, direction l’aéroport Pôle Caraïbes. Je quitte Karukera pour retrouver l’hiver parisien. Je m’apprête à dire au revoir à ce que la Guadeloupe ne m’a pas encore dévoilé. « J’ai oublié de t’amener le journal mais il faut que tu saches qu’est paru un article très intéressant aujourd’hui. Une pétition circule afin que l’aéroport Pôle Caraïbes soit rebaptisé Gerty Archimède », me dit ma consœur, Estelle Virassamy, journaliste à France Antilles Guadeloupe, tandis que je m’apprête à enregistrer mes bagages. Intéressant. Gerty Archimède n’a pas moins fait pour la Guadeloupe qu’Aimé Césaire pour la Martinique !

La pétition, à l’initiative du Cercle Gerty Archimède et intitulée « Nous voulons un nom illustre pour l’aéroport de la Guadeloupe : Gerty Archimède » , est notamment adressée au chef de l’Etat François Hollande, à la ministre des Outre-Mer George Pau-Langevin ou encore au député et président du Conseil Général de la Guadeloupe Victorin Lurel.

« Pendant près de quarante ans cette personnalité illustre a marqué de son empreinte la vie publique de la Guadeloupe et a contribué à son rayonnement extérieur. Députée remarquable et efficace pendant la législature 1946-1951, première avocate de Guadeloupe, défenseur talentueux voire exceptionnel qui plaida aussi dans l’hexagone et en Afrique, bâtonnier de l’ordre, conseiller général durant trente années, maire de Basse-Terre, elle incarne la figure emblématique de la « femme Guadeloupéenne debout », le porte-parole d’un pays en lutte pour sa dignité et le progrès social de ses enfants. »

Je ne suis donc pas la seule à le penser. Gerty, an fanm doubout, an vré fanm potomitan[10]« Après une période d’oubli, l’image et l’œuvre de madame Archimède sont revisitées, dans son pays, à la recherche de symbole. Perturbée par son immersion rapide et incontrôlée dans la mondialisation culturelle, la Guadeloupe s’accroche donc à des référents identitaires forts », explique l’historien Franck Garain. « Le sentiment égalitariste qui parcourt la société conduit à faire de madame Archimède, une des figures de proue de l’identité guadeloupéenne », conclut-il. En effet, nombreuses sont les femmes qu’elle a inspirées et qu’elle inspire encore. D’ailleurs, l’une d’entre elles s’appelle Angela.

Katia Dansoko Touré 

 

[Citations de Gerty Archimède tirées de l’interview menée par Laurent Farrugia]

« En classe de première, nous avons eu à commenter un texte d’Albert Samain. Je m’arrêtai à ce vers : « Vas te coucher mon cœur et ne bats plus de l’aile ». Notre professeur me dit, non sans malice : « Vous êtes cardiaque, Mademoiselle ? ». Je me considérai dispensée de lui répondre. »

« Etre communiste en 1976, en Guadeloupe, signifie lutter de toutes ses forces pour en finir avec les séquelles du colonialisme, mettre un terme aux préjugés, à l’exploitation, aux inégalités, tout mettre en œuvre pour prendre rang aux côtés des peuples maîtres de leur destin et préparer des jours meilleurs aux générations qui lèvent. »

« Un de mes vœux les plus chers seraient que nos filles prennent conscience de la nécessité de participer au développement de leur pays et pour cela d’affronter les obstacles sans rien céder de leur féminité. Quant aux Guadeloupéens, il faudrait qu’eux aussi consentent à aider les femmes à coopérer davantage à la vie économique et sociale. »

« Ma plus grande tristesse, c’est le tableau de la vie de mes compatriotes, des femmes en particulier qui me confient leur misère, leurs préoccupations et que je demeure impuissante à atténuer leur angoisse, à les tirer du désespoir. »

1 – Consulter cet article sur le site de Mediapart : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/260315/racisme-ordinaire-en-guadeloupe
2 – « Pas de prison pour le vent – Gerty Archimède et Angela Davis dans la tourmente », pièce de théâtre d’Alain Foix. Editions Jasor (1er avril 2006).
3 – « Gerty Archimède : Interview » de Laurent Farrugia. Collection Vies. Avril 1976. A noter que Laurent Farrugia est décédé des suites d’une longue maladie le dimanche 19 avril de cette année. Il était âgé de 78 ans.
4 – Mariette Monpierre est une réalisatrice-documentariste française d’origine Guadeloupéenne. En 2011, elle réalise « Au bonheur d’Elza », son premier long-métrage.
5 – En français : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de femme potomitan ? »
6 – Franck Garain est un historien et sociologue Guadeloupéen. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage « Zambo Contre Libéral. Il est également membre du Cercle d’Etudes et de recherches sur Morne-à-l’Eau.
7 – Le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer), fondé en 1963, était un organisme public français chargé d’accompagner l’émigration des habitants des départements d’outre-mer vers la France métropolitaine. Il fut dissolu en 1981.
8- Le site United Ballers : http://unitedballers.fr/
9 – Le quimbois ou « kembwa » en créole fait référence à des pratiques magico-religieuses. Magie noire pour les uns, science et religion des Ancêtres pour les autres.
10 – En français : « Gerty, une femme debout, une vraie femme potomitan »

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