A JAZZ THING

Le jazz est une anxiété, un tremblement qui parcourt le corps avant que l’on ne plonge dans la félicité ou le drame. Le jazz est une appréhension implacable, une porte ouverte sur un inconnu dont on ignore toujours les contours. Pour cette histoire, c’est dans le drame que nous plongeons. Pourtant, tout commence comme une ballade de Coltrane. Des rayons de soleil. Quelque chose de romantique dans l’air sublimé par le souffle flamboyant de Trane, les heurts délicats d’Elvin Jones, les scintillements de McCoy Tyner et le jeu de séduction, corde après corde, de Jimmy Garrison. C’est une après-midi d’avril. La ballade fait bientôt place à un carnaval caribéen. Monthy Alexander pianote comme un fou. Pour elle, des gouttes de sueur perlent sur le front du musicien. Aussi, les cordes font vibrer une chaleur grisante, une allégresse qui fait que le jour ne succède jamais à la nuit.

Puis, une trompette. Fil conducteur d’un jazz funk jouissif. C’est Donald Byrd. C’est Wind Parade. La parade du vent. Car ce jour de printemps connaît enfin son crépuscule. Et, avec lui, une brise légère. La parade de la brise.

Mais il n’est pas encore temps de rejoindre la parade. Elle arrive bientôt à la porte de son bureau, s’apprête à l’ouvrir. Mais il se passe quelque chose. Elle le sent. Dans son corps. Dans le couloir, il fait soudainement déjà nuit. Son cœur se met à battre la chamade. Le « Atomic Energy » de Mal Waldron se fait entendre. Impétueux, féroce et dingue.

Elle tremble un peu. Elle a le vertige. Un énorme poids dans sa poitrine. Elle suffoque. Elle transpire. Elle étouffe. Elle tremble de plus en plus fort. Elle ouvre tout de même la porte, s’installe à son bureau. Son cœur bat encore plus vite. 99 pulsations par minute. 100, 113, 115, 117, 118. Be bop, puis hard bop. Art Blakey est en pleine démonstration. Elle ne voit plus l’écran de son ordinateur. Elle ne voit plus rien autour d’elle. Elle écoute son cœur, tâte son pouls, passe la main sur la poitrine. Elle étouffe. Elle étouffe. Il faut qu’elle sorte. Une fois dehors, elle inspire. Très fort. Il n’y a pas d’air pourtant. Ses oreilles sifflent. Elle sent son cœur dans ses tempes, dans son ventre, dans ses mains, dans ses jambes. Elle voudrait se laisser tomber. Elle voudrait s’évanouir mais n’y arrive pas. Elle ne contrôle plus rien. Son cœur dicte tout. A vitesse grand V. Be bop, puis hard bop. Dans sa tête, elle imagine Charlie Parker au Birdland de New-York en pleine logorrhée. Elle voudrait hurler. Mieux, elle se met à pleurer. Elle pleure, pleure, pleure. Et là, les valves s’ouvrent dans sa poitrine. L’air entre à nouveau. Elle sanglote et son cœur s’apaise. 118, 117, 115, 113, 100. 99 pulsations par minute. 90. C’est terminé.

Max Roach a posé ses baguettes et fait un clin d’œil à son complice Clifford Brown. Elle se sent revivre, un peu comme quand Blossom Dearie lui chante « Loverman » de sa voix fraîche et douce. Son téléphone sonne. C’est lui. « Que se passe-t-il ? Tu vas bien ? », lui demande-t-il. « Oui, ça va. Je ne sais pas trop ce qui m’est arrivé. Je n’arrivais plus à respirer. Maintenant, tout va bien »« Tu passes toujours ce soir ? », lui demande-t-il. « Bien entendu ».

Ce soir, elle met de côté les cosmogonies chimériques de Sun Ra et opte pour les vocalises poétiques de Frank Minion. Elle frissonne déjà de plaisir. Elle sera dans ses bras, toute la nuit, pour une fois. Elle arrive devant son immeuble, essaye de se faire toute petite. La gardienne est là et la regarde, comme toujours, d’un air interrogateur.

Elle s’engouffre dans l’escalier. Il préfère qu’elle prenne l’escalier. Elle monte les marches en dansant sur le « Here Am I » de Donald Byrd en prophète d’un hard bop onctueux. Elle bouge les hanches de façon lascive en faisant bien attention à suivre chaque mouvement du thème. Cette trompette, décidément. Elle lui fait oublier l’odeur de pisse et de tabac froid. Parfois, elle rencontre les jeunes du quartier qui traînent dans les étages. Ils ne lui font pas peur. Même quand ils la dévisagent de la tête au pied. Parce qu’avec la trompette de Byrd, rien ne lui fait peur. Elle n’a pas besoin de sonner à la porte. Cette dernière est entrouverte. Elle entre. Il est là. Il sourit. « Ça va ? Tu veux boire quelque chose ? Tu as faim ? ». « Non ». Il colle ses lèvres sur les siennes, furtivement.

« Un ami m’a ramené un peu d’herbe ». Elle aime ça. Fumer avec lui. Peut-être qu’elle aurait dû faire appel aux envolées spirituelles de Sun Ra après tout. En ouvrant son sac, elle réalise que Bobby Hutcherson est là aussi. Tiens, des nappes vibraphonesques pour accompagner les tremblements du corps qui mettent les neurones en veilleuse. Pour accompagner des corps qui font la paix. Elle se lève pour mettre un CD. La voix à la fois lisse et rugueuse de Frank Minion, qui semble à chaque fois dire « Je te veux », s’élève. « Flamenco Sketches » pour « All Blues ». Profane, mais tout aussi mystique.

Lui, a roulé son joint, a déjà fumé une ou deux lattes et le tend vers elle. Elle fume, doucement. Elle a hâte que ce jazz couplé à sa déshumanisation, fasse son effet. Car elle n’aura pas le droit de montrer ses sentiments. Elle ne pourra pas lui dire je t’aime. Elle ne pourra pas l’embrasser, ni avant, ni pendant, ni après. « Oh, please, dear. Won’t you love me », continue Frank Minion. Plus tard, quand il écoutera vraiment la musique, elle lui mettra un peu de cet « Inner Glow » de Bobby Hutcherson. Peut-être que cela le rendra un peu plus sensible. Alors, avec un peu de chance, il lui dira les choses qu’elle aimerait entendre. Des choses dont la sincérité importera peu.

Elle s’apprête à changer de CD. Mais il se passe quelque chose. Dans son corps. Elle le sent.  Ce n’est plus « Atomic Energy » de Mal Waldron. C’est bien pire. C’est « T&T » d’Ornette Coleman. Là où Ed Blackwell se déchaîne d’emblée. Il va bientôt exploser.

99 pulsations par minutes. 100. 113. 118. 122. « Je ne me sens pas très bien », lui dit-elle. « Mon cœur bat un peu vite »« Tu sais c’est normal. Inutile de t’inquiéter. Je vais te chercher un verre d’eau ». Mais ce n’est pas normal. Son cœur cogne comme s’il voulait sauter à travers sa poitrine. Et là, elle suffoque. Elle suffoque de plus belle. Elle n’arrive plus à respirer. Art Blakey est de retour, encore à l’œuvre. Et il n’est toujours pas là pour rigoler.

« Quel cinéma es-tu en train de me faire ?», lui demande-t-il d’un air sarcastique, un verre d’eau à la main, tandis qu’elle grimace et expire de plus en plus fort. « C’est un concert, un live démentiel ! Pas du cinéma ! Il faut que tu appelles les secours », lui dit-elle difficilement. « Hors de question, on ne va pas créer de scandale dans le quartier. Je te rappelle que tu n’es pas censée être là ». « Mais je ne me sens pas bien ». Et là, elle se met à crier au secours. Il éteint les lumières et l’empoigne par le bras, visiblement en colère. « T’es folle ? ». Elle ne veut pas qu’il la touche. « Lâche moi, je t’en prie, je vais mourir »« Arrête de dire des conneries ». Et là, commence une lutte aux allures de free jazz. Du free jazz improvisé. C’est dire… Elle expire de plus en plus fort. Elle résiste. Là, il la fait tomber, la traîne jusqu’à la chambre, par les cheveux. Elle pleure. « Au secours, mon cœur ! Je vais mourir ! Ce concert va me tuer ». « Ta gueule, espèce de petite conne ». Frank Minion chante toujours, mais elle ne l’entend plus du tout. Elle est aux mains d’un bourreau. Elle va mourir ici, c’est sûr. Une fois dans la chambre, il la force à s’allonger sur le lit. Elle se débat, mais il est beaucoup trop fort. Il s’allonge sur elle. Elle est bloquée.

Il lui colle la main sur la bouche. Elle le regarde avec des yeux épouvantés. Lui, il est le saxophoniste. Ou le trompettiste. Les yeux du musicien sortent de leurs orbites. Les veines gonflent sur les tempes. Les cœurs des musiciens invisibles tambourinent sauvagement. Le désordre reprend ses droits. On casse les codes. Un tohu-bohu plein de virtuosité. Ils rient, eux, les musiciens. Elle se remémore alors Philippe Carles et Jean-Louis Comolli : « Le free jazz est drôle ». Elle n’arrive pourtant pas à rire. Elle a la mâchoire paralysée. C’est que la gifle est d’une violence inattendue. Des frissons parcourent tout son être. La confusion est à son paroxysme. Elle est une mélomane, figée, qui attend la rupture, la déchirure. Impossible de dire quand s’amorce le decrescendo de ce concert hallucinant. Impossible de dire quand il la laisse partir.  Impossible de dire quand elle quitte l’appartement sans regarder derrière elle, sans un mot. Quand elle dévale l’escalier. Elle ne sent plus les odeurs, ne voit plus personne. Elle n’entend plus de musique. Elle ne voit plus de musiciens. Le jazz, cette musique qui se conjugue au pluriel, n’existe même plus.

Elle serre les dents. Elle marche encore quelques minutes, le temps d’échapper aux regards de cette maudite rue. Bientôt, elle se laisse aller. Elle se laisse tomber et interpelle des passants. « S’il vous plaît, à l’aide, je n’arrive plus à respirer », tente-t-elle d’articuler. Son cœur bat toujours aussi vite. S’emballe. C’est trop fou pour être vrai. C’est Arthur Taylor sur le Geo’s Tune d’Eric Dolphy et Ken McIntyre. C’est le batteur qui laisse échapper l’une de ses baguettes par mégarde pour la récupérer aussitôt et y aller de plus belle. Sans discontinuer.

On l’aide à s’asseoir. On lui verse de l’eau sur le visage. On la rassure. Elle pleure, mais là, les valves ne s’ouvrent pas. « Ne vous inquiétez pas, ça va aller. L’ambulance sera bientôt là ». Elle ne sait pas quand arrive l’ambulance. Les sirènes. Ça ne la soulage même pas un peu. C’est comme du jazz pourtant. Une sorte de jazz furieux qui rougeoie. Un sax qui souffle une tornade, une trompette qui envoie des flammes, des étincelles sur une grosse caisse. « Avez-vous pris de la drogue ? Ça vous arrive souvent ? Calmez-vous. Calmez-vous ». Elle est déjà sur un brancard. L’ambulance roule à 100 à l’heure. Bien moins vite que son cœur. Une femme dit : « Mais ce n’est pas possible. 144 par minute. Ce n’est pas croyable. Calmez-vous. » « Je vais faire une crise cardiaque ?», demande-t-elle en pleurs, les membres de son corps tremblant furieusement. C’est la fin. Dans cette ambulance, Albert Ayler et Don Cherry tempêtent sans même la regarder. Ils ont les yeux fermés et soufflent. Ils soufflent très fort, très vite. Free, free jazz, fou jazz. Elle attend juste le moment où son cœur lâchera. Comme un morceau dont elle savoure les moindres notes et qui s’arrête malgré elle.

Car même si son cœur, encore jeune, se prend pour Tony Williams, encore jeune avec Miles, tant qu’il bat, c’est qu’elle est encore vivante. Elle ferme les yeux. La mélodie du « Bumpin’ On Sunset » de Wes Montgomery résonne dans sa tête. C’est sa madeleine de Proust. N’est-ce pas la preuve que son heure a sonné ? Non, c’est la preuve que son cœur bat moins vite. Elle est aux urgences. « Vous avez fait un malaise vagal, c’est normal chez les jeunes femmes comme vous. Essayez d’éviter les situations de stress », lui dira le médecin, deux bonnes heures plus tard, en lui tendant un comprimé de Xanax. Là, « Man Of Words » de Booker Little. Une mélodie lugubre, triste, anesthésiante, mais somptueuse. C’est qu’en avalant ce comprimé, elle a les larmes aux yeux comme lorsque Booker joue. L’atmosphère est lugubre. Elle se sent triste et anesthésiée. Mais somptueuse ? Pas le moins du monde.

Elle revoyait son amant pour la première fois depuis ce soir-là, bien trop free pour être seulement jazz. « Comment tu vas ? ». « Je me sens comme un standard de jazz, moult fois revu et corrigé par des musiciens en herbe. Je suis «Round Midnight » sous Xanax, « Afro Blue » sous Lexomil, « In A Sentimental Mood » sous Temesta ». « Je ne comprends rien à ton charabia », dit-il calmement. « C’est très simple pourtant. Je suis une roche. Une roche sur laquelle se heurte le moindre sentiment humain. Au contact de mon cœur entouré de cette couche rocailleuse, les sentiments se blessent puis me blessent. C’est un peu comme écouter Chet Baker sans émotion aucune. Une histoire de catharsis, une libération de pulsions, tu ne pourrais pas comprendre. Le seul problème, c’est que dans mon cas, le processus ne va pas jusqu’au bout. Les sentiments deviennent des greffes de sensations que rejette mon métabolisme. Alors je crois mourir. Et les anxiolytiques me tombent dessus. Je crois alors que la couche rocailleuse qui emprisonne mon cœur s’effrite. Il n’en est rien pourtant. Car on ne peut rien enlever à l’éclat originel d’un standard de jazz. »

Après leur entrevue, elle préfère rentrer à la maison. Elle a beaucoup trop bu cette semaine. Quoique… Elle veut en finir avec la morosité qui a pris possession de son existence. Ce sentiment de ne plus rien contrôler. Dévorée par l’angoisse, submergée par la panique, voilà deux ans qu’elle ne vit plus vraiment. Elle est dans une relation intime avec son cœur, qui de douleurs costales en tachycardies, a pris le pas sur ses moindres faits et gestes, effacé son sourire et terni sa beauté. Les échos de Leon Thomas n’y peuvent rien. Ceux d’Abdullah Ibrahim non plus. Elle décide de se préparer un petit cocktail. Un cocktail de standards moult fois revus et corrigés par des musiciens en herbe. Il y a tellement d’ingrédients qu’il est certain qu’elle n’arrivera pas au bout de la catharsis. Inutile de tergiverser. Elle avale sa mixture. « Heart is a melody of time », chante-t-on chez Pharoah Sanders. Elle écoute mais se ment à elle-même. Parce qu’elle ne croit plus en son cœur. Quel que soit le temps qui lui reste.

Bientôt, le « Peace Piece » de Bill Evans parcourt tout son corps. Léthargique. Elle n’a plus envie de bouger. Les notes sont comme des gouttes d’eau. Celles qui n’arrivent plus à traverser ses yeux.  90, 75, 57, 42, 21, 10. « Heart is the melody of time ». C’est un peu de spiritual jazz. Pour une dernière pulsation. Un dernier frisson. Une unique et ultime larme. « Note so high, there’s a song in the air ». Un peu de Stella Levitt, un peu de spiritual jazz. Puis, le noir. Une dernière pulsation. Un dernier drame…


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